Un spectre hante l’Europe

Un spectre hante l’Europe : le spectre du souverainisme. Il y a un an, jour pour jour, naissait le Cercle des Patriotes Disparus alors que les résultats de l’élection présidentielle tombaient. La Sainte Alliance a depuis fait du chemin : elle est constituée des forces parées des plus belles vertus : responsabilité, progrès, ouverture. En réalité, elle puise dans les forces les plus réactionnaires de notre époque : l’asservissement, l’usure, la dilution des peuples. À la question « que nous resterait-il sans la patrie ? », la réponse se révèle dangereusement à nous : rien. Les incantations plus risibles les unes que les autres autour de « start-up nation », de village mondial assurant la paix et inversement, relèvent du nihilisme. La libre circulation de tout et de tout le monde, loin d’engendrer l’enrichissement des peuples, les a condamnés à l’uniformisation tout en faisant triompher la marchandisation du monde. C’est un horizon constitué de traités de libre-échange votés sans l’aval des peuples, de statistiques comptables et de gouvernance, dont les dirigeants seraient autant de directeurs des ressources humaines. Durant l’année qui s’est écoulée, la coalition de ces forces supranationales est restée fidèle à ses objectifs, guidés par des logiques financières et techniciennes. Elle l’est encore, et elle le restera toujours, parce qu’elle ne vit pas dans le monde des hommes. Pourtant, bien qu’avili, amalgamé et combattu partout, le patriotisme résiste.

Le Cercle des Patriotes Disparus s’est donné pour but de réhabiliter le patriotisme. Alors que la mondialisation heureuse a cédé le pas à une marche forcée dont la coercition n’avance plus masquée, il est bon de se rappeler que l’amour de sa patrie n’est pas synonyme de déséquilibrés et autres férus d’épurations ethniques dont certains moralistes dressent les épouvantails pour mieux imposer la résignation des peuples à un sens de l’Histoire mystifié et révisé par leurs soins. Pour nous, le patriotisme constitue avec le souverainisme l’une des faces d’une même médaille qu’est la démocratie. Nous ne sommes pas là pour dresser une barrière hermétique entre eux, mais au contraire pour en asseoir la complémentarité, le souverainisme n’étant que le penchant rationnel du patriotisme. Ce dernier est avant tout un phénomène culturel et historique ; il est toujours allé de soi d’être patriote, en tout temps et en tous lieux. Si la nation est un « plébiscite de tous les jours », c’est parce qu’elle est « communauté de culture » avant tout, et qu’en tant que telle, elle forme un héritage indivis. Ce plébiscite de tous les jours n’est pas le plébiscite des consommateurs qui considère la satisfaction maximale des désirs hédonistes comme un critère du bien. Le plébiscite national s’inscrit hors du temps, il est une adhésion humaine à cette chose sacrée qu’on appelle un peuple. Nous considérons qu’il est impossible de combattre les formes antihistoriques que prend aujourd’hui la contre-révolution mondialiste qui consisterait à assujettir les hommes dans un nihilisme total où personne n’aurait ni racines, ni histoire, ni mémoire sans comprendre en quoi la souveraineté d’une nation est la seule garantie de sa liberté.

La souveraineté existe en tout temps et en tous lieux, partout où il y a politique, partout où il y a décision, il y a souveraineté. Elle est aussi indispensable à la vie en société que l’air et l’eau à la vie humaine. Si nous ne la voyons plus, si nous ne la sentons plus, ce n’est pas qu’elle a disparu, mais simplement qu’elle nous a échappé, qu’elle ne nous appartient plus. Des générations s’en sont accommodées, mais la nôtre comprend aujourd’hui que les mains entre lesquelles elle a glissé nous trahissent. Nous ne voulons pas attendre de nous sentir absolument étrangers à nos propres gouvernants pour comprendre que le patriotisme est dans notre nature. Nous ne voulons pas attendre d’avoir à revendiquer violemment, comme d’autres nations opprimées, le droit de notre peuple à disposer de lui-même. Nous voulons la souveraineté qui nous revient, qui est authentiquement la nôtre, que l’on ne décapite plus encore le corps que nous formons.

PREMIÈRE BOUGIE

En une année, nous avons commencé à produire une série de réflexions sur le patriotisme et la souveraineté. D’où vient cette dernière ? Quelles sont les conditions de son exercice et politique, et juridique ? Est-elle toujours pertinente ?  Sont une partie des questions que nous nous posons et auxquelles nous tentons de répondre. Au-delà de cela, c’est aussi le patriotisme en tant que tel qui nous intéresse. Ce sentiment a toujours surpassé les velléités idéologiques et partisanes, fidèle à la maxime de Cicéron selon laquelle « le salut du peuple est la loi suprême ». On le retrouve chez Louis Rossel, Auguste Blanqui, mais aussi Georges Bernanos et même Jean Gabin. Aucun milieu social n’est hermétique au patriotisme ; et puis, comme le disait si bien Jaurès : « à celui qui n’a plus rien, la patrie est son seul bien. » C’est ce qui anima des personnalités plus diverses les unes que les autres, dont nous avons entamé une série de portraits. Entre personnes issues du monde politique, littéraire ou du spectacle, elles ont toutes la patrie en commun, et toutes l’ont portée dans leur cœur. Là où les théoriciens cherchent à démontrer en quoi la nation est indispensable, ceux qui l’ont défendu ont montré que sans elle, il ne reste rien. Car le spectre qui hante l’Europe est là : derrière chaque invective, chaque incantation antihistorique se trouve la crainte d’un retour des souverainetés, soit d’être maître de ses choix et maître chez soi. Le Cercle des Patriotes Disparus se bat sur le front culturel, mais d’autres fronts sont ouverts. Qu’ils soient de plus en plus liés les uns aux autres est un fait, mais cela ne change rien à leurs distinctions strictes ; c’est leur combat qui doit être commun.

En un an avons été honorés de nous entretenir avec des personnalités de qualité telles que Jacques Sapir et Frédéric Farah, mais aussi Hadrien Desuin, Jean-Victor Roux ou encore Éric Branca. Chacun d’entre eux à la pleine conscience des problèmes économiques, historiques, politiques et culturels d’une amnésie collective quant à notre passé immédiat, qu’il est nécessaire de rappeler, analyser, expliquer. Ce qui était naturellement compris il y a un demi-siècle ne va non seulement plus de soi désormais, mais est accueilli avec suspicion, quand cette suspicion ne se traduit pas par une présomption de culpabilité. Mais chacun d’entre eux a aussi la pleine conscience de la dureté du débat actuel sur les enjeux de la mondialisation, de la souveraineté, et des problématiques juridiques, sociales et identitaires qui en découlent. Ils sont respectables en ce qu’ils sont voués à être disqualifiés intellectuellement pour délit d’opinion, et d’autant plus en ce qu’ils donnent de leur personne dans les joutes dogmatiques où la pensée dominante finit par s’arroger elle-même la victoire idéologique. Elle se l’arroge d’autant plus qu’elle sait que la réalité la contredit, et que plane le spectre du souverainisme, menaçant de rendre la parole à des nations qu’elle a trop longtemps étouffées.

LES PROJETS

En un an, nous nous sommes lancés dans une aventure aussi bien idéologique qu’intellectuelle. Idéologique, parce que nous croyons aux idées non pas comme en des formes mortes, mais des élans vitaux, intellectuelle, parce que nous ne nous satisfaisons pas de slogans ou de tautologie. Nous ne sommes pas des dogmatiques. La patrie mérite mieux que l’image qu’en font les média de masse et les démagogues qui en ont les honneurs.

Le Cercle des Patriotes Disparus a l’ambition de concevoir une anthologie de portraits de patriotes disparus, dont nous avons publié un échantillon sur notre site. Ces portraits sont ceux de personnalités aux horizons et aux époques différents, mais qui se sont tous retrouvés, à un moment où à un autre ou tout le temps, à défendre la patrie. Qu’il s’agisse d’intellectuels, de théoriciens donnant un cadre juridique, politique de la nation, ceux qui l’ont défendue dans les assemblées ou sur le front, ils ont tous la France en commun, et c’est pour démontrer que le patriotisme n’est en rien un égoïsme que nous voulons constituer ce recueil ; bref, c’est en quelque sorte « cinquante nuances de patriotes disparus » que nous souhaitons exposer. C’est un travail de longue haleine, car il nécessite des recherches, une sélection, une écriture inspirante, et la recherche d’un éditeur. Cependant, nous y croyons, et nous y croyons d’autant plus qu’il représente une opportunité de remettre en plein jour des individus oubliés des livres d’histoires, ou dont le patriotisme est soigneusement écarté.

POURQUOI NOUS CONTINUONS

Nous partageons l’avis de l’académicien Jean Paulhan qui, dans sa préface de La Patrie se fait tous les jours, remarquait avec justesse que « La façon dont les grandes personnes parlent de la patrie laisse voir clairement qu’il s’agit d’un domaine où les principales inventions restent à faire. » Le Cercle des Patriotes disparus entre ainsi dans sa deuxième année d’existence avec l’intention intacte d’illustrer l’actualité du patriotisme au travers de portraits, de recensions ou de billets soulignant l’importance des liens qui président à l’action des femmes et des hommes qui l’ont servie. Qu’ils soient politiques, culturels, spirituels, ces liens constituent un héritage commun et s’imposent en antidote aux pires dérives de l’époque.

Face au nihilisme, au consumérisme, au relativisme, il importe d’opposer l’exemple de ceux qui nous ont précédés et qui, par leurs choix, leurs actes, leurs œuvres ou leurs paroles, ont contribué à construire l’édifice commun millénaire dont nous, Français du XXIe siècle, sommes dépositaires. Ils ont tissé au fil des âges ces liens qui unissent les hommes entre eux sur un territoire, au sein d’une communauté nationale. Dans l’avant-propos de ses Chroniques algériennes, Albert Camus écrivait : « Pour trouver la société humaine, il faut passer par la société nationale. Pour préserver la société nationale, il faut l’ouvrir sur une perspective universelle ».

Cette société nationale, loin d’être une entrave à la concorde  humaine, est son préalable. Les patriotes d’hier sont les artisans de la défense et de la célébration de la patrie, par laquelle opèrent tous les ressorts de l’esprit et de la solidarité inhérents à la civilisation. Sous l’assaut de lubies nombrilistes, d’injonctions consuméristes, d’attaques obscurantistes, qui vouent la société contemporaine à la défiance généralisée, ces ressorts doivent être animés par l’exemple des patriotes disparus.

L’anniversaire des événements de 1968 offre l’occasion historique de renouer avec cet exemple, tant il s’avère que l’héritage idéologique de cet épisode a conduit à l’impasse dans laquelle se trouve la France de 2018. « Ces années contestataires n’ont pas seulement amené la fin d’un mythe révolutionnaire, elles ont sapé les fondements éthiques et rationnels du politique et porté le doute sur la possibilité d’une reconstruction. En ce sens, elles constituent bien « un héritage impossible » et c’est hors de leur horizon qu’il faut chercher le renouveau possible de la politique » : tel était le constat que faisait Jean-Pierre Le Goff en 1998 sur ces années. Vingt ans plus tard, le cinquantenaire de Mai-1968 doit être l’occasion de clore la parenthèse qu’aura été le legs idéologique de ces événements pour renouer avec la transmission et l’importance de la continuité historique, sans lesquelles l’exemple des patriotes d’hier ne saurait inspirer ceux d’aujourd’hui et de demain. Les publications du Cercle des Patriotes disparus s’inscrivent dans cette démarche.

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