Jean-Clément Martin : « Comment comprendre que dans un dédoublement proprement schizophrénique nous continuions à nous partager entre la dénonciation de l’hydre étatique et le rejet de l’éclatement provincial ? Le détour par la Révolution française, moment de cristallisation de nos passions, s’impose. »

 

Historien spécialiste de la Révolution Française, Jean-Clément Martin est professeur émérite Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne et ancien directeur de l’Institut d’Histoire de la Révolution française. Il a notamment publié aux éditions Perrin : « Nouvelle Histoire de la Révolution française » (2007), « Robespierre, la fabrication d’un monstre » (2016) et récemment aux éditions Belin « Les échos de la terreur. Vérités d’un mensonge d’Etat ». Il a aimablement accepté de répondre à notre entrevue au sujet de quelques-unes des nombreuses problématiques que recouvrent les idées reçues autour de la Révolution dans l’imaginaire collectif :

CERCLE DES PATRIOTES DISPARUS – « La révolution est un bloc » est une citation bien connue de Clemenceau, lancée à l’Assemblée Nationale et reprise volontiers depuis par diverses personnalités politiques. En tant qu’historien, quelle valeur faut-il lui accorder selon vous ?

Jean-Clément Martin : Il me semble nécessaire de rappeler, avec un peu de détails, ce qui s’est passé. Le 24 janvier 1891, Victorien Sardou fait jouer par la Comédie française sa pièce Thermidor, qui raconte le destin tragique de Martial Hugon, capitaine de l’armée républicaine, et de Fabienne Lecoulteux, orpheline et catholique. Condamnée à mort, elle refuse par grandeur d’âme de se déclarer enceinte : elle est guillotinée, provoquant la mort de Hugon qui proteste. Cette pièce de peu d’importance est censurée et à cette occasion Clemenceau prononce la phrase célèbre : « La Révolution est un bloc ! ». La querelle politique se double d’une querelle historiographique entre Victorien Sardou et Ernest Hamel, biographe et défenseur de Robespierre.  A la Chambre des députés, Georges Clemenceau, qui est alors un républicain radical, fait basculer l’Assemblée le 29 janvier 1891 qui censure la pièce.

« M. Clemenceau. Messieurs, il a été joué à la Comédie Française une pièce évidemment dirigée contre la Révolution française. (Très bien ! très bien ! sur les mêmes bancs à gauche. — Dénégations au centre.) Il est temps d’écarter toutes les tartuferies auxquelles on a eu recours pour dissimuler la réalité. (Vifs applaudissements à gauche.) Assurément, on n’a pas osé faire ouvertement l’apologie de la monarchie contre la République. […] Messieurs, que nous le voulions ou non, que cela nous plaise ou que cela nous choque, la Révolution française est un bloc. (Exclamations à droite. Nouveaux applaudissements à gauche.) […] un bloc dont on ne peut rien distraire. (Réclamations à droite. — Applaudissements prolongés à gauche), parce que la vérité historique ne le permet pas. Et aujourd’hui, après cent ans écoulés, vous arrivez gaillardement à cette tribune pour rajeunir cette vieille thèse d’école, de fixer souverainement ce qu’on peut accepter de la Révolution française et ce qu’on en doit retrancher. Est-ce que vous croyez que le vote de la Chambre y peut faire quelque chose ? Est-ce que vous croyez qu’il dépend de la Chambre de diminuer ou d’augmenter le patrimoine de la Révolution française ? (Applaudissements à gauche.) Ah ! vous ne voulez pas du tribunal révolutionnaire ? Vous savez cependant dans quelles circonstances il a été fait. Est-ce que vous ne savez pas où étaient les ancêtres de ces messieurs de la droite ? (Double salve d’applaudissements à gauche et sur plusieurs bancs au centre. — Protestations à droite.)

Un membre à droite. Ils ont fait la nuit du 4 août !

  1. le comte de Bernis. Je comprends que leur place ne vous fasse pas envie.
  2. Cuneo d’Ornano. Ils étaient à la frontière pour combattre les ennemis de la France.

Mon grand-père commandait une demi-brigade de l’armée républicaine.

  • Clemenceau. Vous entendez ce qu’on me dit. On me dit : Ils étaient à la frontière. Oui, mais du mauvais côté de la frontière. (Vifs applaudissements à gauche) Ils étaient avec les Prussiens, avec les Autrichiens et ils marchaient contre la France. (Nouveaux applaudissements sur les mêmes bancs. — Vives protestations à droite.) […] Ils marchaient contre la patrie, la main dans la main de l’ennemi et ceux qui n’étaient pas avec les années étrangères, ceux qui n’étaient pas avec Brunswick, où étaient-ils ? Ils étaient dans l’insurrection vendéenne… Interruptions à droite.) […] et, suivant le mot de Michelet, « à l’heure où la France était aux frontières faisant face à l’ennemi, ils lui plantaient un poignard dans le dos. » (Vifs applaudissements à l’extrême gauche.) …. Oui ! il y a eu des victimes, des victimes innocentes de la Révolution, et je les pleure avec vous. (Rires ironiques à droite.) […] Vous avez tort de rire, quand vos ancêtres massacraient les prisonniers républicains à Machecoul, quand Joubert, le président du district, avait les poings sciés, est-ce que ce n’étaient pas là des victimes innocentes ? Est-ce que vous n’avez pas du sang sur vous ? (Vives protestations à droite.) […] C’est que cette admirable Révolution par qui nous sommes n’est pas finie, c’est qu’elle dure encore, c’est que nous en sommes encore les acteurs, c’est que ce sont toujours les mêmes hommes qui se trouvent aux prises avec les mêmes ennemis. »

 

 

Cette longue citation montre que la fameuse phrase de Clemenceau relève de l’éloquence parlementaire dans un débat politique factuel. Qu’elle soit une réussite dans son domaine est une évidence ; cela ne lui donne aucune légitimité scientifique et il est difficile d’en tirer des conclusions quand on sait les positions, finalement modérées, de Clemenceau devant les revendications sociales de son temps.

Il est souvent fait cas d’une affiliation entre le fascisme italien et Robespierre ou le jacobinisme. Est-ce avéré selon vous ou cela participe-t-il à la « fabrication du monstre » Robespierre ?

Je ne sais pas qui fait « souvent » ce lien, Mussolini, lecteur de Sorel, récuse la Révolution de 1789. Il est vrai qu’il s’inspire des liturgies festives pour « sacraliser » l’État éducateur, pour créer un rituel laïc comparé par certains observateurs avec des rituels de la Révolution, en y ajoutant le primat du mythe, seule forme de conscience politique adaptée aux masses, le culte du chef charismatique  et la déification de l’Etat. Cela n’en fait pas un admirateur ou un disciple de Robespierre (voir Emilio Gentile, La religion fasciste, Perrin, 2002. Un collègue de Toulouse, Philippe Foro (auteur notamment d’un Dictionnaire de l’Italie fasciste, aux Éditions Vendémiaire, (Paris, 2014)) a recensé les jugements portés par Mussolini sur Robespierre dans ses discours :

Débat, à Genève, le 26 mars 1904 sur Dieu avec le pasteur Alfredo Taglialatela au cours duquel Mussolini affirme combattre toute idée de Dieu, y compris l’Etre Suprême de Robespierre.

-Article dans Avanguardia socialista du 4 septembre 1904 : « Robespierre qui guillotina les riches car ils ne pouvaient être vertueux ».

-Article dans Il Popolo di Trento du 24 mars 1909 sur le rôle des clubs : « Nous retrouverons des Robespierre et des Marat ».

-Discours à Cesena du 7 septembre 1910 pour la commémoration de l’assassinat d’un militant socialiste en 1891 : « Derrière Danton, Marat et Robespierre, il y avait Babeuf, Darthé, Buonarroti ».

-Article du 24 février 1921 dans Il Popolo d’Italia où un antifasciste de Livourne, Fernando Schiavetti, est traité de « Robespierre livournais ».

-Discours du 26 mai 1927 à la Chambre sur la politique nataliste du régime. Mussolini interpelle directement les antifascistes en disant : « Ne parlez pas de terreur quand la révolution fasciste fait seulement son devoir : elle se défend ».

-Discours du 13 mai 1929 à la Chambre sur les accords du Latran entre l’Italie et le Saint Siège. Dans un long historique, le Duce rappelle le politique concordataire de Napoléon Bonaparte et cite celui-ci affirmant qu’il ne souhaite pas être un chef religieux, Robespierre s’étant trop ridiculisé à ce sujet avec l’Etre Suprême.

-Dans La dottrina fascista, opuscule publié en 1932, dans lequel Mussolini (il a tenu la plume avec le concours du philosophe Giovanni Gentile) explique que le régime fasciste na pas l’intention de créer un Dieu Fasciste comme il y a eu une tentative de l’Etre Suprême pendant la Révolution française. Celle-ci est rejetée car elle est fait primer, selon les doctrinaires fascistes,  l’individu sur la communauté. L’addition des individus, par le suffrage universel, ne doit pas primer sur l’organisation à vocation totalitaire de la société.

-Article dans Il Popolo d’Italia du 4 octobre 1933 intitulé Gli unterführer et à tonalité antinazi. Evoquant des influences néfastes sur les dirigeants, Mussolini écrit : « Madame Théot fit plus de mal à Robespierre que toutes les horreurs de la Convention mises ensemble ».

Dans le contexte singulier de la Terreur, le profane a du mal à distinguer les rôles respectifs des différents organes tels que le Comité de Salut Public, le Comité de Sûreté et le Tribunal Révolutionnaire. Pourriez-vous en dessiner les contours afin de mieux saisir leurs prérogatives et leur articulation entre eux ?

« La Terreur à l’ordre du jour ». Cette formule aussi célèbre qu’ambiguë est attribuée à la Convention qui l’aurait adoptée le 5 septembre 1793 faisant entrer la France dans un système politique particulier. Or si la demande est bien faite par les sections parisiennes, après avoir été exprimée par l’abbé Royer le 20 août, les procès-verbaux de la séance attestent que l’Assemblée la contourna, se contentant de décider la création ultérieure d’une « armée révolutionnaire », laissée sous son contrôle, mais qu’elle n’inscrivit pas la « terreur à l’ordre du jour ». Cela n’empêcha pas certes la violence de s’abattre sur Lyon et la Vendée, mais il n’y eut pas la création d’un quelconque « régime de terreur » qui aurait régné sur le pays !

Dans ces journées, la Convention n’a pas les moyens de s’opposer frontalement à la Commune de Paris, qui est aux mains des « hébertistes » et Cordeliers, tout puissants au Ministère de la Guerre. Les députés biaisent avant de s’affirmer en octobre et en décembre lorsqu’ils créent le « gouvernement révolutionnaire » qui garantit le pouvoir de l’Assemblée sans contrepartie. L’étape ultérieure sera l’exécution des opposants « de gauche ». Plutôt que de vouloir gloser sur une réalité inexistante, il faut comprendre le jeu politique de 1793 et accepter que lorsque les Thermidoriens, ceux qui ont envoyé Robespierre à l’échafaud, disent à partir d’août 1794 que ce qui a précédé s’appelle « la Terreur », ils ont mis en place une énorme imposture, dont les effets sont, deux cents ans plus tard, toujours efficaces.

Dans cette histoire, il y a unité entre Comité de Salut public et Comité de Sûreté générale, le premier conduisant la politique du pays, le deuxième s’occupant plus de la police intérieure, au moins jusqu’au printemps 1794 quand Robespierre et ses proches accaparent le contrôle du Bureau de police et s’opposent à des membres puissants du CSG (Vadier et Amar) qui sont partisans de mesures politiques très radicales et surtout qui sont très anticléricaux voire hostiles à toute religion. Ces divisions jouent en juillet 1794 quand Vadier notamment participe à la chute de Robespierre, mais au lendemain de la mort de ce dernier, Vadier n’entend surtout pas changer de politique répressive. Il perd pourtant tout pouvoir à partir d’août 1794 quand le député Tallien l’accuse, lui et d’autres, d’être responsables de « la Terreur » (que Robespierre n’avait pas acceptée !) et le fait emprisonner ! Paradoxalement, Vadier, donc le membre influent du CSG, se retrouve ainsi complice de Robespierre !

C’est cet écheveau complexe qu’il faut débrouiller pour comprendre ce qui s’est passé entre 1793 et 1794 sans reproduire les récits, volontairement erronés, qui ont été produits sur ces événements.

Le centralisme est devenu synonyme de jacobinisme, au point qu’il est même enseigné ainsi du secondaire à l’université, occultant une mise en œuvre pourtant bien plus ancienne. En ce qui concerne la période révolutionnaire, d’où cette association selon vous et quelles étaient les différentes positions politiques à l’égard du centralisme alors ?

Parmi les querelles franco-françaises qui structurent notre pays, l’une des plus récurrentes tourne autour du rapport que la « province » entretient avec Paris ou, si on le dit autrement, à propos de l’opposition entre centralisation étatique et autonomie régionale. Car si personne – ou presque – ne se revendique plus « centralisateur » par peur de passer pour un « jacobin » archaïque, vaguement robespierriste, nul n’ose afficher des prétentions trop « décentralisatrices » pour éviter l’accusation de ruiner l’unité républicaine et passer pour un « girondin », voire un contre-révolutionnaire masqué.

Comment comprendre que dans un dédoublement proprement schizophrénique nous continuions à nous partager entre la dénonciation de l’hydre étatique et le rejet de l’éclatement provincial ? Le détour par la Révolution française, moment de cristallisation de nos passions, s’impose.

Dans l’imaginaire que nous prenons pour notre culture nationale, le couple « jacobins -montagnards » / « girondins », ou « centralisateurs »/ « fédéralistes », est l’une des buttes témoins laissées par 1793. Depuis la Révolution française, le centralisme parisien est en effet identifié aux Montagnards confondus avec les Jacobins, notamment avec Robespierre, considéré comme leur meilleure incarnation, défenseur intransigeant de la République une et indivisible.

Autour d’eux et de la capitale, tout entière engagée dans la défense nationale, auraient rôdé Girondins et autres fédéralistes, rêvant de fractionner l’unité du pays en fédérations provinciales, quand ce ne serait pas en régions autonomes inspirées de l’Allemagne ou de l’Espagne. La traîtrise girondine aurait été aggravée par des liens plus ou moins affichés avec les royalistes, dont le meilleur exemple aurait été Charlotte Corday qui tua Marat la veille du 14 juillet 1793.

La force unificatrice de la France de l’an II, confondue avec celle des armées combattant aux frontières, aurait donc eu à affronter également les forces contrerévolutionnaires et destructrices de l’unité. La dichotomie a l’avantage de la simplicité, mais l’inconvénient d’être une légende.

Rappelons d’abord que Montagnards et Girondins furent deux composantes du club des Jacobins jusqu’à la fin 1792, quand les Girondins le quittèrent. A ce moment-là, ces derniers étaient au pouvoir, conduisant la guerre contre l’Autriche et la Prusse, pour laquelle ils mobilisaient toutes les énergies, ne supportant même pas que des municipalités puissent discuter les ordres de l’Assemblée. En parfaits centralisateurs, ils luttaient contre toutes les déviations possibles sur leur droite comme sur leur gauche. En cela ils continuaient la politique centralisatrice, administrative et unificatrice menée depuis Paris (ou Versailles) par la monarchie dès Louis XIV, orientation que la Révolution, en 1792, plus qu’en 1789, reprit à son compte – comme Tocqueville le vit bien, plus tard.

Ajoutons enfin que ces Girondins perdirent le pouvoir en mai 1793 parce qu’ils ne purent pas envoyer à l’échafaud les chefs sans-culottes, dont Marat. Ce furent eux qui y montèrent, obtenant le statut de victimes et faisant oublier qu’ils auraient pu entrer dans l’Histoire en tant que bourreaux.

 

A vrai dire, les « Girondins » n’ont jamais existé. Le mot « Girondins » rassemble en effet ceux qui, en 1792-1793, se qualifiaient éventuellement de Brissotins, de Rolandins ou de Buzotins et qui auraient été étonnés, alors qu’ils rivalisaient entre eux, qu’on puisse leur trouver une ligne commune, indulgente pour les ennemis de la Révolution et critique vis-à-vis de la prééminence de l’Assemblée nationale. « Girondin » est un mot inventé en 1847 par Lamartine, poète républicain modéré et historien occasionnel qui, pour faire carrière contre le roi Louis-Philippe 1er, écrivit une Histoire des Girondins avec laquelle il obtint un grand succès de librairie. Sous ce titre, il défendait une position républicaine, attachée au drapeau tricolore et hostile au drapeau rouge, récusant donc la révolution sociale et Robespierre.

En identifiant un groupe disparate à l’un de ses membres, Vergniaud, avocat à Bordeaux, Lamartine oppose une France provinciale et négociante à la Montagne, considérée comme typiquement parisienne. Si bien que les Girondins sont assimilés à un lobby proche de négociants cosmopolites mais soucieux de l’autonomie locale, contre les Montagnards aussi spartiates que centralisateurs. Les premiers sont donnés pour être partisans de la Révolution douce, ayant par exemple voté pour l’emprisonnement de Louis XVI alors que les seconds recourent à la violence et se prononcent pour la mort du roi. Reconnaissons que Lamartine réussit à faire passer cette vision personnelle comme réalité historique.

Disons pourtant que ni les origines des députés, ni l’analyse de leurs votes en janvier 1793, ne confirment une distinction claire. Plus que deux groupes antagonistes, il y eut deux pôles cherchant à convaincre la majorité des députés de la justesse de leurs lignes. Au fil des conflits, les rattachements des députés à l’une ou l’autre orientation, finirent par constituer des nébuleuses, consacrées parfois par des exclusions voire des condamnations à mort. Ainsi ce fut le plus souvent à titre posthume que les identifications entrèrent dans l’histoire. C’est ainsi que le groupe girondin – gardons le mot puisque nous ne pourrons pas faire oublier l’invention de Lamartine – s’il n’eut pas de ligne unique, ne sut pas maîtriser le procès du roi et finit par être accusé de modérantisme voire de trahison par Robespierre. Si tous, Girondins et Montagnards, furent partisans du libéralisme économique et tous hostiles à un dirigisme d’État, les seconds nouèrent cependant une alliance tactique avec les sans-culottes. Ce mot , lui aussi indécis, recouvre en effet un rassemblement hétéroclite mais bien réel de militants urbains, armés, décidés à tout faire pour donner la victoire à une révolution plus ou moins égalisatrice, au moins communautaire. Sans eux et la force armée dont ils disposent, la guerre, aux frontières et en Vendée, est perdue. Or les sans-culottes veulent que l’État exerce un contrôle économique tatillon sur les prix et les salaires, et ils entendent bien profiter de leur poids militaire pour mettre la main sur le ministère de la Guerre. Les Montagnards sauront s’allier avec eux, avant de s’en débarrasser une fois les victoires acquises.

En mai-juin 1793, les Girondins perdent le pouvoir, chassés par un coup d’état réalisé par les sans-culottes avec l’appui des Montagnards. Près d’une centaine de députés girondins sont emprisonnés, une vingtaine d’entre eux exécutée en octobre ; les autres réintégreront la Convention fin 1794 après la mort de Robespierre. La division interne aux Jacobins trouve ici son explication ; reste à comprendre l’accusation de fédéralisme. Quelques-uns de ces Girondins battus sont partis qui à Bordeaux, qui à Caen, où des mouvements d’opposition au Paris des sans-culottes se développent. Au même moment, à Lyon, à Marseille ou à Toulon, dans des conditions très complexes, des révoltes anti sans-culottes naissent également, amalgamant des royalistes heureux de jeter de l’huile sur le feu. Les Girondins furent assimilés aux fédéralistes, confondus avec la Contre-Révolution, donnant l’impression que le Paris montagnard et sans-culotte avait sauvé la Révolution et donc la République et la France.

L’ultime renversement eut lieu en août 1794. Les Jacobins sont alors assimilés aux Montagnards et sont, avec Robespierre, rendus responsables de la Terreur. Tout trouve alors une cohérence autour de l’opposition Girondins/Jacobins, province/Paris, modération/violence, expliquant les conclusions de Lamartine et faisant définitivement oublier qu’il n’y eut jamais de lignes et de groupes clairement opposés l’un à l’autre, mais des arrangements liés aux circonstances et des alliances tactiques, et que tous les députés jacobins, Girondins et Montagnards ne voulaient pas dépendre d’autres forces politiques et défendaient le territoire national.

Le succès littéraire de Lamartine interdit de revenir en arrière. La complexité des rivalités est irrémédiablement perdue alors que de grandes figures animent nos Panthéons : d’un côté, les Girondins banquettent la veille de leur exécution et vont à la mort, sereins, de l’autre, les sans-culottes sanguinaires emboîtent le pas à Robespierre, révolutionnaire exalté et sacrificiel.

Inutile de penser que les cadres de pensée changeront. S’il reste seulement le sentiment que les faits sont un peu plus compliqués que l’image qu’on en a, la partie ne sera pas perdue.

Les appels à la patrie et au patriotisme sont légions dans le vocabulaire des révolutionnaires, mais quelle forme revêt le patriotisme à cette époque ? Est-il similaire à celle qu’on lui prête aujourd’hui ou, pour citer Paul Doumer : « Car l’idée, le sentiment de la Patrie ne varie pas, n’évolue pas, comme on le dit à tort. Le patriotisme est aujourd’hui ce qu’il était à Athènes, ce qu’il était au temps de la grandeur de Rome, ce qu’il était dans la Gaule de Vercingétorix. Ce sont les patries qui ont changé, l’amour et le dévouement qu’on leur doit ne se sont modifiés en rien » ?

Lorsque le 20 avril 1792, la guerre est déclarée au roi « de Bohème et de Hongrie », la décision s’inscrit plus dans les luttes internes que dans les relations entre États et nations. Le besoin d’en découdre avec les ennemis, parmi lesquels ceux de l’intérieur prennent de plus en plus de place, n’a pas cessé et intervient directement dans la conduite même du pays. Alors que l’Assemblée entendait limiter les engagements dans l’armée, les gardes nationaux ont obtenu, en juin 1791, qu’une partie d’entre eux entre dans l’armée de ligne comme volontaires pour le temps d’une campagne aux frontières.

En 1792, un fort noyau de soldats, trouvant leur compte dans ces occasions, est ainsi constitué par de jeunes gens, mobilisés politiquement, au point d’imposer le maintien de l’élection des gradés par leurs hommes, ce qui créera des troubles dans toute l’armée. Un sentiment national, diffus, déjà repéré pendant la guerre de Sept ans, véritable « nation talk », est à l’œuvre, identifiant la Nation à « la Révolution » et créant cette nation révolutionnaire, à la fois enthousiaste et exclusive. Car les opposants à la Révolution demeurent évidemment dans l’abstention. Leur refus de toute levée d’hommes quelques mois plus tard, sera compris comme le rejet de la Nation en tant que telle, donc comme une trahison. L’amalgame qui naît, est destiné à durer. On sait ensuite ce qui adviendra de l’image de ce « peuple étrange » de contre-révolutionnaires hostiles à la mère patrie, popularisée, entre autres auteurs, par Michelet.

Le décalage entre les sensibilités populaires et les pratiques des milieux dirigeants demeure sidérant. Les Feuillants, La Fayette, Talleyrand se lancent d’une part dans une reconquête de l’opinion, et d’autre part dans des tractations complexes et contradictoires avec les différentes Cours européennes pour trouver des compromis, détacher la Prusse de l’Autriche, ou éviter la guerre. En janvier 1792, alors que la guerre s’annonce, le fils du général Custine est envoyé, en mission secrète, pour demander au duc de Brunswick de prendre la tête des armées françaises. La démarche n’est pas illogique, le maréchal de Saxe avait servi Louis XV et le baron Lückner, d’origine bavaroise, demeure en 1791, général et maréchal de France. L’ironie tient au fait que Brunswick, devenu général de l’armée autrichienne, sera moins d’un an plus tard, le vaincu de la bataille de Valmy, où s’exprimera le sentiment national et patriotique.

Les Jacobins, menés par Brissot, sont les bénéficiaires de cette exaltation. Pour ce courant, l’exportation de la Révolution hors des frontières est inhérente au projet révolutionnaire lui-même. La lutte contre les rois, indispensable pour établir des relations libres entre républiques commerçantes a été formalisée par Brissot et Clavière, après la Révolution genevoise de 1782. Elle rejoint paradoxalement la déclaration de paix au monde de mai 1790, dont l’avers n’est rien d’autre que l’attente de la réunion de tous les « patriotes » autour de la Révolution française, en rompant les frontières des États. Les conflits et les peurs survenues depuis, faisant écho à l’enthousiasme des volontaires, entraînent les proclamations martiales, voire sanguinaires, que les représentants de la gauche endossent après l’effacement du courant cordelier.

Dans le Patriote français du 25 novembre 1791, Lanthenas, rend compte de cette identification au « peuple » : « l’aristocratie bourgeoise est peut-être un des plus grands inconvénients qu’aient fait naître les décrets qui ne sont pas entièrement d’accord avec les bases de notre constitution et ce vice peut un jour la renverser. Le bourgeois veut se mettre à la place du noble et laisser l’artisan à la sienne. Cependant l’artisan est le vrai défenseur, l’ami sincère de la Révolution… Malheur à ceux que le peuple a chargés de ses intérêts, s’il est obligé de reprendre lui-même la défense de sa liberté ». La nécessité de faire la guerre préventivement, au nom de la raison d’État bien comprise, est avancée par une partie des patriotes qui mobilisent l’exemple de Frédéric II de Prusse dans le débat..

La France s’est lancée dans une expansion qui ne peut que contrarier ses voisins. L’annexion de la Belgique, ratifiée ville par ville, est suivie par celle de la Savoie. Sans doute, cette dernière est-elle légitimée par les revendications portées par un club qui a accompagné l’invasion de l’armée française, illustrant les pratiques mises en place pour annexer Nice, puis Mayence, sur les bords du Rhin, enfin l’évêché de Bâle, qui devient le département du Mont-Terrible, où des minorités acclament les succès des armées révolutionnaires. L’Angleterre ou les États allemands, qui étaient restés neutres, prennent peur. Dès le 1er février, la Convention, sur la proposition de Brissot, déclare la guerre à l’Angleterre et à la Hollande, puis à l’Espagne, au Portugal et aux États italiens.

Le déséquilibre des forces est considérable, aggravé par la peur, voire par la répulsion que la France inspire. Dans tous les pays, des « patriotes » organisent des mouvements d’opinions, voire des soulèvements, qui sont réprimés, parfois avec la plus extrême violence par des gouvernements inquiets de la présence de traîtres potentiels. Les « jacobins », comme ils sont appelés, sont traqués. En face d’eux naissent des courants d’opinions hostiles à la Révolution pour des raisons idéologiques et religieuses. En Angleterre, le gouvernement institue l’Alien Office chargé de surveiller et d’infiltrer les groupes révolutionnaires. A Rome, un diplomate français, Bassville, est tué, le 13 janvier 1793, lors d’une émeute catholique et antisémite devant l’ambassade de France. Dans l’Allemagne rhénane, l’occupation suscite plus de résignation et de mécontentements que d’adhésions. La République de Mayence, appuyée par une minorité de « patriotes », évolue rapidement sous l’effet des menaces mais aussi des logiques inhérentes à l’armée d’occupation vers un régime contraignant, contraire à l’idéal proclamé de la libération des peuples. Dans le département du Mont-Terrible, l’administration oublie que le rattachement avait été accepté par les habitants à qui le respect de leurs pratiques religieuses était promis. En France même, les « patriotes » des Provinces-Unies peuvent se constituer en légion « batave » et se préparer à envahir la Hollande, ils demeurent soumis aux exigences nationales françaises, qu’ils rejetteront dans les années suivantes. Le cosmopolitisme affiché n’a pas supprimé les réactions xénophobes.

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