Le Progrès contre les démocraties

En 1931, Lovecraft écrivait que « La démocratie dans une civilisation industrielle complexe est une plaisanterie – puisque ça ne signifie rien d’autre que la concentration de toutes les ressources entre les mains de quelques ploutocrates doués et le gouvernement souterrain par ce groupe sous des formes extérieures de démocratie. »[1] Si le progrès n’est rien d’autre qu’une avancée infinie puisqu’il est un horizon sans cesse repoussé, et que son idéologie consiste à penser que ce qui est possible est nécessaire, quelle place reste-t-il pour le citoyen au sein d’un paradigme structuré et structurant autour d’un rationalisme pur où seules les données techniques auraient voix au chapitre ? Un régime politique, quel qu’il soit, ne peut que se retrouver dépossédé de sa souveraineté s’il se conforme aux aspirations d’une notion qui est à la fois tautologique et entéléchique. Le progrès, comme idéologie, vaut et se justifie par lui-même d’une part, puisqu’il est un mot à la connotation méliorative, mais qui détient aussi sa perfection en elle-même, dans une réalisation perpétuelle et continue. Ce faisant, toute action qu’elle guide au nom de ses principes se retrouve déracinée de la vie nationale-populaire, sous prétexte qu’elle serait quelque chose de totalement pur, absolu et justement parfait. Se pose dès lors irrémédiablement la question de la citoyenneté, et avec elle de la démocratie. Si la décision du citoyen contrevenait à une notion qui détiendrait une vérité supérieure tandis que le citoyen n’aurait qu’une opinion, quelle utilité revêt-il face au progrès ?

« Si l’on ne peut plus faire autre chose que de gérer des contraintes, le gouvernement des hommes est remplacé par l’administration des choses ; le citoyen n’a plus de raison d’être »[2], écrivait Serge Latouche dans La Mégamachine. C’était au milieu des années 1990. Depuis, la mondialisation a fait du chemin. L’économie a retrouvé ses atours de science dure qu’elle n’est pourtant pas, au point qu’on puisse s’interroger sur le retour hégémonique d’une « démonie de l’économie », tant elle semble régir la vie sociale. Tout semble se justifier et devoir être justifié par l’économie : les politiques ne parlent plus que d’économie – avec la plus grande maladresse pour une bonne partie d’entre eux –, les commissaires européens, les techniciens, etc. Tout semble tourner autour de la raison économique pure, dont la réalité n’aurait qu’à se plier, si tant est que ce ne seraient pas les résistances elles-mêmes qui seraient irréelles quand on entend certains discours.

Cependant, la raison économique pure n’a qu’une valeur proclamatoire : elle est l’apanage des discours de ceux qui se revendiquent comme « sérieux » et « responsables » ; en tant que telle elle ne dit rien, elle sert de prétexte à autre chose qu’est la mondialisation. Celle-ci qui, « sous l’apparence d’un constat neutre, est aussi, en fait, un slogan, un mot d’ordre, qui incite à agir dans le sens d’une transformation souhaitable pour tous »[3]. Le choix du mot lui-même recouvre une notion de marche de l’Histoire à sens unique, selon lequel nous irions de la barbarie au progrès, et qu’il serait donc forcément, indubitablement et incontestablement progressiste. Sa coïncidence avec la modernité lui donne des allures janusiennes : modernité et progrès sont les deux faces dont l’économie et la mondialisation ne seraient que des commandements parmi d’autres pour établir le règne du Progrès sur terre.

Par le biais de la mondialisation, ce sont avant tout le Marché, le capital, les flux financiers et les marchandises qui se mondialisent. L’Occident ne paraît désormais plus un phare de la pensée ou de valeurs spirituelles, mais de valeurs en numéraire. Puisque le capital n’a aucun lien avec la patrie, mais seulement avec ses produits et les lieux où il peut les écouler, la mondialisation a au moins permis de mettre fin à la vieille antienne selon laquelle l’État-nation ne serait qu’une construction capitalistique parce qu’il a coïncidé, pendant un moment, avec les intérêts du capital. En se mondialisant, ce dernier a démontré son autonomie conceptuelle, économique et politique, ou plutôt sa nature post-politique, puisque les appareils étatiques ne sont désormais plus un moyen unique pour lui d’imposer ses logiques.

Cependant, en devenant post-politique grâce à son autonomie acquise par la mondialisation, les flux économiques se densifiant et s’imposant par un libre-échange de plus en plus contracté entre États, l’économie en tant que fer de lance ajoute au fait que « la mondialisation trouve ses racines dans le projet même de la modernité de construire une société rationnelle. »[4] Les interconnexions qu’elle nécessite pour fonctionner montre qu’elle entraîne un effet à cliquets, puisque « pas d’interconnexion des bourses de valeurs, et donc pas de marché financier mondial sans satellites de télécommunication ; pas de réseau mondial de transport sans système de commande par ordinateur. »[5] La mondialisation, expression étrange de la Raison pure ? C’est en tout cas ce que ses promoteurs avancent, mais ne s’en contentent pas. La prétention à la pureté rationnelle s’accompagne de la prétention à la pureté morale. Outre les « impératifs » économiques qu’elle exige, la mondialisation est aussi culturelle, ou plutôt aussi post-culturelle. Si le vocable semble induire une ouverture au monde illustrée par le fameux « citoyen du monde », elle ne produit dans les faits qu’une culture de masse standardisée puisqu’alignée sur des logiques industrielles, et donc là aussi capitalistiques. Levi-Strauss relevait déjà, dans son discours polémique Race et culture, que sous l’effet de la mondialisation se produisait l’effet paradoxal qu’au lieu de favoriser une plus grande diversité culturelle elle entraînait une homogénéisation sans précédent des communautés humaines. La raison économique l’emporte dans les faits sur le reste, et ceux qui se font les détracteurs zélés des frontières selon l’idée aussi étonnante que risible qu’elles seraient autant de murs infranchissables sont en fait incapables de comprendre qu’ils sont surtout les complices ardents du Capital que certains d’entre eux prétendent combattre. Les progressistes se mettent à la remorque de la mondialisation parce qu’ils voient en certaines de ses conséquences un enrichissement culturel là où l’œil avisé ne constatera qu’une ghettoïsation des corps sociaux qui se retrouvent émiettés en tribus et dont le multiculturalisme n’est rien d’autre que l’expression la plus sauvage. La libre-circulation des hommes est la même que celle des marchandises, c’est-à-dire qu’elle est avant tout une forme de libre-échange, et objective donc l’être humain, le réduit à son tour à une marchandise. Dire que défrayer un travailleur de l’autre bout du monde relève de l’enrichissement, même culturel, alors qu’il s’agit d’une mondialisation de l’exploitation de la pauvreté, sinon de la pauvreté elle-même, tient du cynisme décomplexé ou d’un béotisme aussi ridicule que dangereux. « La richesse, désormais sans signification, se développe à l’infini dans le cœur de villes sans frontières. À l’insu de ses constructeurs, la machine n’engendre de la différenciation qu’en détruisant le tissu social. »[6] La mondialisation culturelle devrait d’ailleurs les effrayer encore plus que n’importe quel chauvin puisque l’expression elle-même suppose explicitement une homogénéisation culturelle, ou plutôt une acculturation à un modèle précis, conditionné par les moyens de production modernes. La mondialisation, quoique l’on en dise, est avant tout celle du Marché. « Cette planétarisation du marché n’est nouvelle que par l’élargissement de son champ. On s’avance ainsi vers une marchandisation intégrale. L’idée et une certaine réalité du marché mondial font partie intrinsèque du capitalisme. Dès l’origine, le fonctionnement du marché est un fonctionnement transnational, voire mondial. »[7]

Seulement, dans un monde où les traités conditionnent et déterminent les échanges économiques pour assurer la bonne marche du système globalisé qu’ils tendent à dessiner, les États se retrouvent dépossédés de leurs souverainetés. Ils ne peuvent plus décider de leurs politiques économiques souverainement puisque conventionnellement liés à d’autres comme le veut le principe du pacta sunt servanda, et les États de la zone euro ne disposent même plus du pouvoir de battre monnaie. Ajouté à cela les normes obligeant les États à réformer leurs modèles économiques nationaux et tout ce qui en découle, comme le service public en France, les traités se révèlent être un véritable nouveau mode de gouvernement. Ils ne règlent plus les relations entre États, mais produisent des règles de droit qui s’imposent, régissent et transforment et les ordres juridiques nationaux et les sociétés elles-mêmes, sans que les politiques ne puissent rien y faire s’ils refusent de sortir du carcan imposé. On parvient au constat de Serge Latouche : « la mondialisation de l’économie ne se réalise pleinement qu’avec l’achèvement de sa réciproque l’économicisation du monde, c’est-à-dire la transformation de tous les aspects de la vie en questions économiques, sinon en marchandises. »[8]

C’est ici que se posent les problématiques liées à la souveraineté et à la citoyenneté. Si le monde et les États sont régis par des règles conventionnelles dictées par les nécessités économiques de la mondialisation, elle-même présentée comme une expression de la raison et du progrès, nous pouvons nous demander pourquoi les élites font encore croire à leurs citoyens que la démocratie existe toujours. Les « formes extérieures de démocratie » dont parle Lovecraft sont en fait prises pour la démocratie elle-même, et donc par une forme de souveraineté qui n’est pourtant plus la démocratie ni la souveraineté. La souveraineté, c’est la décision : elle est le préalable à tout, l’État, les règles de droit, etc. Elle définit la situation et son contenu. La démocratie n’est rien d’autre le pouvoir de décision exercé par le peuple, et la déléguer à des représentants ne signifie en aucun cas la leur confier intégralement : sous régime démocratique, elle demeure indivis. Seulement, croire que c’est l’élection qui fait la vie démocratique, qu’elle est cardinale, alors qu’elle n’est que l’un des résultats, est l’un des symptômes de la crise post-politique causée par la mondialisation. Sous son cadre, l’élection n’est justement qu’une « forme extérieure de démocratie », parce qu’elle n’est plus libre ; le choix des électeurs ne se porte plus sur la finalité, mais sur les moyens de mise en œuvre de la finalité qui, elle, leur échappe totalement, politiquement comme intellectuellement. Le citoyen se retrouve vidé de sa substance parce que les choix électoraux qu’il exerce ne changent rien à la marche de l’Histoire, ni aux dogmes économicistes. Les arguties progressistes qu’on lui vend ne servent qu’à transformer le débat contradictoire en joute manichéenne qui permet au « bon » candidat de vaincre. D’ailleurs, les opposants eux-mêmes le sont-ils réellement ? Le sceau du Progrès parasitant la politique, ils sont eux aussi acculturés par ses évangiles. Prétendre contester l’ordre économique établi par la mondialisation sans remettre en cause l’idéologie progressiste qu’elle a engendrée ne peut que produire le renoncement. Empiriquement, cela s’est produit en France, notamment en 1983 avec la fameuse « parenthèse libérale » entamée sous le mandat du premier président de la République socialiste, mais aussi en 2015 en Grèce par le référendum laissé lettre morte par les dirigeants nouvellement élus, et de gauche aussi. « La disparition du politique comme instance autonome et son absorption dans l’économique font réapparaître ce qui était l’état de nature selon Hobbes, la guerre de tous contre tous ; la compétition et la concurrence, lois de l’économie libérale, deviennent, ipso facto, la loi du politique. »[9] Le citoyen se trouve donc acculé par un rationalisme qui veut lui faire assimiler un formatage selon lequel ne pas en suivre les codes reviendrait à la fin du monde et par un progrès idéologisé qui sert avant tout à contraindre ses choix moraux, qui en fait ne le sont plus du tout. L’hégémonie de l’économie, de l’économicisation du monde elle-même relève d’ailleurs du Progrès, puisqu’elle se veut moderne. Cette idole bicéphale empêche toute émergence de pensée critique et vise la fin du citoyen qui n’est plus qu’une ressource humaine, voire du matériel humain dans la plupart des cas. D’ailleurs, le citoyen subit des assauts formidables lors du moment de voter. Dernière terreur des élites promouvant la mondialisation, elles lui refusent le droit d’exercer sa souveraineté. Le référendum français de 2005 sur le Traité établissant une Constitution pour l’Europe s’est vu essuyer par une forfaiture parlementaire qui établit un texte similaire, plus complexe et plus contraignant encore. Là aussi, c’est le discours de la « responsabilité » qui s’est imposé, arguant que le citoyen souffrait d’un manque de pédagogie, parce qu’il serait par nature trop bête pour percer les voies impénétrables du Progrès. Cela dit, si les citoyens sont des imbéciles, on ne peut que s’interroger sur la légitimité d’un personnel politique élu par des imbéciles. De même, cela permet de rendre compte que le projet mondialiste n’est politiquement présenté qu’en tant que mouvement. Il n’a pas de finalité à proprement parler aux yeux du citoyen, c’est le mouvement lui-même qui lui est promu et vendu. C’est là le caractère le plus fallacieux de l’idéologie progressiste : donner la valeur au mouvement en tant que tel, comme s’il pouvait signifier quelque chose. Refuser le mouvement, ce serait donc refuser le Progrès, puisque le Progrès est mouvement, un mouvement perpétuel, un moyen qui est sa propre finalité, c’est-à-dire aucune. Voilà comment on parvient à culpabiliser le citoyen, à dire qu’il « vote mal », et donc à justifier qu’on l’empêche de plus en plus de voter, et que les dernières ressources électorales qui lui restent soient vidées de toute forme décisionnelle. Le citoyen se retrouve démuni face à un arsenal langagier qui use d’un vocabulaire résolument positif. Pour anéantir une démocratie, ce ne sont pas les élites qui doivent se montrer collaboratrices, mais c’est le pouvoir de décision qu’il faut retirer. Cette dépossession débute à partir du moment où le personnel politique transforme la représentation nationale en simple représentation des intérêts, qui  « consiste à grouper les citoyens qui ont, surtout par leur profession, les mêmes intérêts matériels ou moraux pour élire des représentants »[10], chose inconciliable avec le principe de souveraineté nationale puisque cela induit la fin de son indivision au profit d’un fractionnement pour chacun de ces groupes. C’est cependant ce qui s’est produit avec la mondialisation : elle a fractionné chacune des souverainetés nationales pour ensuite les retirer totalement aux États, tout en transformant démagogiquement « le suffrage politique de telle manière que les citoyens [sont] invités, presque forcés, par cette organisation même, à ne consulter que leurs intérêts particuliers et à oublier l’intérêt général. »[11]

La complexification des conventions internationales, les règles qu’elles engendrent et qui produisent des effets si nombreux qu’ils en deviennent imperceptibles font que le citoyen ne parvient plus à appréhender l’ampleur de la machinerie qui fuse sous ses yeux. Et puisque le citoyen est souverain en démocratie, l’empêcher de décider, c’est l’empêcher de gouverner, puisque les élites ne sont pas censées gouverner en démocraties, elles sont censées être les déléguées des citoyens. Quand bien même elles gouverneraient d’ailleurs, cela ferait d’elles encore un attribut de souveraineté, ce qu’elles n’ont pas. Le véritable Pouvoir n’évolue plus au niveau national ou étatique, mais loin d’eux. Le mouvement du progrès rejoint ainsi la pensée d’Hannah Arendt : « Jusqu’à présent, la croyance totalitaire que tout est possible semble n’avoir prouvé qu’une seule chose, à savoir : que tout peut être détruit. »

Notes bibliographiques :

[1] Lovecraft, Lettre à Miss E. Toldridge du 25 juillet 1931
[2] Serge Latouche, in « La Mégamachine – Raison technoscientifique, raison économique et mythe du progrès », chap I “Technique, culture et société”, 1 “La Mégamachine et la destruction du lien social”, éd. La Découverte/Revue du MAUSS, p.45
[3] Serge Latouche, in « Les dangers du marché planétaire », chap. I, “Mondialisation de l’économie ou “économicisation” du monde”, p.18, éd. Presses de Science Po
[4] Serge Latouche, in « Les dangers du marché planétaire », chap. I, “Mondialisation de l’économie ou “économicisation” du monde”, p.19, éd. Presses de Science Po
[5] Ibidem
[6] Serge Latouche, in « La planète uniforme », chap.2 Qu’est-ce que l’Occident, p.52, éd. Climats
[7] Serge Latouche, in « Les dangers du marché planétaire », chap. I, “Mondialisation de l’économie ou “économicisation” du monde”, p.21, éd. Presses de Science Po
[8] Serge Latouche, in « Les dangers du marché planétaire », chap. I, “Mondialisation de l’économie ou “économicisation” du monde”, p.20-21, éd. Presses de Science Po
[9] Serge Latouche, in « Les dangers du marché planétaire », chap. I, “Mondialisation de l’économie ou “économicisation” du monde”, p.31, éd. Presses de Science Po
[10] Adhémar Esmein, in « Eléments de droit constitutionnel et comparé », chapitre 2 “La souveraineté nationale”, Section Première : “La souveraineté nationale et le droit de suffrage politique”, I, p.303. Editions L. Larose et L. Tenin (Paris, 1914)
[11] Adhémar Esmein, in « Eléments de droit constitutionnel et comparé », chapitre 2 “La souveraineté nationale”, Section Première : “La souveraineté nationale et le droit de suffrage politique”, I, p.305. Editions L. Larose et L. Tenin (Paris, 1914)

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