Éric Branca : « Monnet n’était pas le seul à souhaiter l’inféodation de la France. »

Éric Branca est historien et journaliste. Spécialiste des services secrets auxquels il a consacré plusieurs ouvrages, mais aussi du général de Gaulle, son dernier ouvrage L’Ami Américain (paru aux éditions Perrin) revisite, à l’aune de documents déclassifiés, les relations officieuses entre la France et les États-Unis, loin de l’image d’Épinal représentée dans l’imaginaire collectif.

Cercle des Patriotes Disparus : Est-ce excessif de dire que la construction européenne s’est faite par et selon les volontés américaines au sortir de la Seconde Guerre mondiale ?

Éric Branca : Dès le 5 août 1943, Jean Monnet avait écrit  à Roosevelt : « Il n’y aura pas de paix en Europe si les États se reconstituent sur la base des souverainetés nationales. Ils devront former une fédération qui en fasse une unité économique commune ». Une fédération sans fédérateur ? Sachant bien la chose impossible, Monnet n’avait guère besoin de préciser au président américain le rôle que, dans cette perspective, il assignait aux États-Unis : ni plus ni moins d’assurer la direction politique de cette fédération après en avoir vendu, clés en main, le projet à l’Europe exsangue de l’après-guerre. Monnet ne faisait, en l’espèce, que reprendre la vieille idée héritée du britannique Cecil Rhodes selon laquelle le monde ne peut connaître d’avenir radieux que sous une direction anglo-saxonne, idée reprise par son disciple américain, Clarence Streit, mort en 1989. Dans un best-seller aujourd’hui oublié, paru en 1939, Union Now, Streit avait proposé qu’à défaut d’un « gouvernement mondial » immédiat, se mette en place une union expérimentale entre les 15 démocraties bordant l’Atlantique Nord, à savoir les États-Unis, le Commonwealth britannique (Royaume-Uni, Irlande, Canada, Australie, Nouvelle-Zélande, Union Sud-Africaine), la France, la Belgique, les Pays-Bas, la Suisse, le Danemark, la Norvège, la Suède et la Finlande.

Son but: « annihiler » les souverainetés nationales, causes de « tous les désordres mondiaux » en prenant pour unité démocratique l’individu (un homme, une voix) et en attribuant à cette union cinq droits régaliens : celui  d’accorder la citoyenneté; de faire la paix et la guerre, de négocier des traités et d’entretenir une force armée; celui de réglementer le commerce; celui de battre monnaie; et enfin celui d’organiser les communications.

À l’ère des « déclarations d’indépendance », se substituerait ainsi celle d’une « dépendance » généralisée, seule voie appropriée pour imposer la culture démocratique, si besoin par la force, aux peuples qui la refusent.

Créée en 1949, l’OTAN (dotée, on l’oublie trop souvent, d’une assemblée parlementaire) sera le résultat le plus direct de cette doctrine, suivie en 1950 par la Communauté Européenne du Charbon et de l’Acier (la CECA, embryon de l’Europe supranationale d’aujourd’hui dont Monnet disait qu’elle était une « étape » vers le futur gouvernement mondial) mais aussi, à partir de 1990, le projet d’ « union transatlantique » dont la première pierre devrait être, s’il était ratifié, le traité commercial transatlantique, négocié en 2013…

Peut-on dire que Jean Monnet, antigaulliste virulent, fut au cours de sa vie un plus fervent défenseur non pas des intérêts de son pays, mais de ceux des États-Unis ?

Au vu de ce que je viens de rappeler, cela ne fait aucun doute. Songez qu’au moment précis où, comprenant que le général Giraud est devenu un pion inutile dans le jeu américain, Monnet se met, à Alger, à la disposition de De Gaulle, il écrit à Harry Hopkins, le plus proche conseiller de Roosevelt : « Il faut se résoudre à conclure qu’il est un ennemi de la construction européenne (et) qu’en conséquence, il doit être détruit dans l’intérêt des Français… ». Vous avez bien lu : Monnet recommande aux Américains de « détruire » l’homme qui a sauvé l’honneur de la France, le 18 juin 1940, au motif qu’il refuse de se soumettre à la libido dominandi américaine en livrant son pays, à peine sorti de l’occupation allemande, aux soins d’une administration militaire américaine. Je fais bien sûr allusion à la fameuse AMGOT (pour Allied Administration of Occupated Territories) que de Gaulle saura éviter d’extrême justesse grâce à l’unité de la Résistance intérieure réalisée par Jean Moulin et la réactivité de ses commissaires de la République qui surent, du même mouvement, déposer les préfets de Vichy et devancer les proconsuls désignés par Roosevelt.

J’ajoute que Monnet n’était pas le seul à souhaiter l’inféodation de la France ou, à tout le moins, à rêver pour elle d’un rôle ancillaire dans l’empire américain. Envoyé spécial du maréchal Pétain aux États-Unis, l’ancien ministre Camille Chautemps – l’un des principaux initiateurs de l’Armistice – déclarait ainsi le 29 avril 1942 : «Vu l’ascendant si grand de la démocratie américaine sur la France, il appartient au président Roosevelt de guider la France contre de Gaulle…. Aux États-Unis de veiller : la solution du problème français est entre leurs mains ». Et au début de l’année 1944, l’ancien secrétaire général du Quai d’Orsay, Alexis Léger (le poète Saint-John Perse à la ville), réfugié à Washington depuis 1940 et que les résultats de la politique d’apaisement menée sous son autorité depuis 1932, aurait dû inciter à plus de modestie, avait rédigé un mémorandum à l’intention de Roosevelt afin de le guider dans sa prise de contrôle du territoire français. Pour Léger, la voie à suivre après le Débarquement consistait à donner le pouvoir, non à une autorité française centrale – autrement dit de Gaulle – mais aux conseils généraux issus de la III° République ! Message reçu cinq sur cinq par Roosevelt qui, peu après la réception de cette note, dispensera cette curieuse leçon d’histoire de France à son ambassadeur à Alger, Edwin Wilson : « Les Français n’ont aucun besoin d’un pouvoir central. Dans la période qui suivra la Libération et jusqu’à ce qu’ayant retrouvé leur équilibre, ils  puissent s’occuper des questions constitutionnelles, la France pourrait être gouvernée par les autorités locales des départements et des communes, comme elle l’a effectivement été pendant des années (sic) sous la III° République »

Passons sur l’inanité du propos, s’agissant d’un pays – le nôtre – qui fut un État avant même de devenir une nation : l’intéressant est que c’est un Français qui a soufflé cette monstruosité au président américain !  Étonnez-vous, après cela, que la bourgeoisie française qui, dans sa grande majorité, détestait de Gaulle, soit passée avec une facilité aussi déconcertante de la tutelle allemande à la tutelle américaine…

Pour quelles raisons le régime de la IVe République convenait-il si bien à la puissance américaine ?

Pour le motif essentiel que ce régime, en immolant la souveraineté du peuple sur l’autel de la supranationalité européenne, s’articulait parfaitement avec les intérêts de Washington qui, en outre, le contrôlait au moyen d’une arme qu’il n’a jamais cessé de perfectionner: l’endettement. Pour résumer, la France de 1944-1945 a le choix entre deux voies : celle qu’incarne Pierre Mendès-France et celle que promeut René Pleven, l’homme-lige de Monnet. Mendès est dirigiste, Pleven libéral. Le premier veut tout axer sur l’accroissement de la production, quitte à imposer des mesures drastiques pour orienter l’investissement en taxant, notamment, les profits illicites réalisés pendant l’Occupation ; le second entend relancer la consommation en important massivement des produits américains achetés en empruntant non moins massivement… à la Banque centrale américaine !

Après moult hésitations, de Gaulle qui a besoin de fonds pour financer l’effort de guerre, donne raison à Pleven. Mendès démissionne. Et le 3 janvier 1946, le Général fait de Monnet son délégué général au Plan. Moins de trois semaines plus tard, il quittera le pouvoir, chassé par le retour des partis de la III° République qui, tels les émigrés de 1815, n’avaient « rien appris ni rien oublié ». Monnet, lui, restera. Son premier acte sera de convaincre le nouveau chef du gouvernement, Léon Blum, d’emprunter 650 millions de dollars aux États-Unis pour financer la reconstruction.

Toute l’histoire de la IV° République, bientôt tenue en laisse par le Plan Marshall, est scellée dès ce moment. Le pire est que, contrairement à la fable du loup et du chien, le fait d’abdiquer son indépendance n’offrira au régime ni le confort, ni la sûreté. Il s’endettera tellement qu’en mai 1958, soit quelques jours avant le retour au pouvoir de De Gaulle, le Trésor public avait dans ses caisses juste assez de devises pour payer cinq semaines d’importations et que Monnet avait dû s’envoler vers les États-Unis pour négocier en catastrophe un nouveau prêt de 500 millions de dollars ! Étonnez-vous après cela que la  priorité du Général, une fois aux affaires, fût de se débarrasser de ses dollars et de rembourser ses dettes, ce qui fut fait, en intégralité, le 1er janvier 1967…

Quelle place a joué  « l’État profond » américain dans l’opposition au général de Gaulle ?

Une place assurément centrale et qui explique la constance de l’opposition américaine à la politique du Général, indépendamment des rapports personnels, parfois excellents, qu’il pouvait entretenir avec certains présidents. Nixon, bien sûr, qui admirait de Gaulle depuis longtemps et alla même jusqu’à écouter ses conseils, s’agissant de la reconnaissance de la Chine puis du conflit vietnamien; mais aussi Eisenhower qui lui donna toujours raison contre Roosevelt pendant la guerre et qui, parvenu au pouvoir, fit en sorte d’arrondir les angles, contrairement à Johnson. N’oubliez jamais, d’autre part, que « Ike », qui était un prototype d’honnête homme, quitta le pouvoir en mettant en garde ses compatriotes, lors de sa dernière allocution télévisée, le 17 janvier 1961, contre ce même « État profond », autrement dit le complexe militaro-industriel qui décide en lieu et place des institutions démocratiques. Et je ne parle pas de Kennedy, avec lequel de Gaulle eut certes des rapports compliqués, mais qui, quelques mois avant d’être assassiné, je le raconte dans mon livre, était prêt à céder à la France, sans contrepartie, les brevets thermonucléaires qui lui manquaient pour mettre au point sa bombe H.  Contrairement aux faucons de son administration, notamment ceux du Département d’État et de la CIA, Kennedy n’a cessé d’évoluer positivement à l’égard de De Gaulle. Ce que celui-ci n’a pas manqué de ressentir, d’où sa réelle émotion après la tragédie de Dallas, émotion qui lui a fait rédiger cet étrange communiqué officiel: « Il est mort en soldat, sous le feu ». Comme de Gaulle aurait pu mourir, lui-même, sous les balles de l’OAS… Et vous savez, ce qu’il a dit, en « off », aussitôt après à Alain Peyrefitte : «La police a fait le coup, ou bien l’a fait faire, ou bien l’a laissé faire »…

Coïncidence ?  Au fil de sa longue enquête sur l’assassinat de JFK, le procureur Garrison mettra à jour le rôle trouble d’une société américaine du nom de Permindex, qu’il soupçonnera d’être une « lessiveuse » de fonds de la CIA. Une société que les services français connaissaient bien de leur côté et qui, d’après leurs informations, servait aussi de banque à l’OAS…

Passage méconnu de l’histoire, vous montrez que l’OAS et des auteurs de l’attentat du Petit Clamart furent pour certains manipulés par les services américains. Dans quelle mesure les services de la CIA sont intervenus dans le guêpier algérien pour affaiblir le nouveau chef de la Vème république ?

Les preuves démontrant les liens structuraux entre les Américains et les chefs de l’OAS sont nombreuses et je les énumère dans mon livre, à commencer par ce que révèle une note déclassifiée des services secrets suisses qui surveillaient l’aller-retour des chefs de l’OAS au consulat américain d’Alger… Mais comme dans La lettre volée d’Edgar Poe – qu’on cherche partout alors qu’elle est sous les yeux de tous ! – la preuve la plus éclairante de cette collusion réside dans la longue déclaration lue par Jean-Marie Bastien-Thiry à son procès, en janvier 1963. Un texte souvent cité, à juste titre, comme la meilleure synthèse possible des griefs faits à de Gaulle dans le dossier algérien, mais dont on oublie, du coup l’essentiel : l’accusation portée contre lui de « trahir » l’Amérique en osant doter la France d’une force de frappe indépendante… Étrange, non, ce militant réputé « nationaliste » qui, jugeant « aberrant » le concept « d’autonomie nationale », préfère s’en remettre à des armes étrangères pour assurer la défense de sa patrie ? La vérité est que lorsqu’on étudie de près les éléments de langage qu’il utilise, on est frappé de leur identité avec ceux que popularisait alors le soft power américain.

S’agissant de l’aide apportée au FLN, la matière est encore plus riche, car ce concours a duré bien plus longtemps, ce qui démontre au passage que la seule logique poursuivie par les États-Unis est de déstabiliser la France en versant de l’huile sur le feu. Et qu’importe le brasier ciblé, pour peu qu’il entraîne la chute du gêneur.

En direction des fellaghas, deux hommes sont à la manœuvre, dès avant le retour de De Gaulle au pouvoir: Jay Loveston et Irving Brown. Ex-fondateur du Parti communiste américain, recruté par le FBI puis l’OSS après l’assassinat de Trotski (1940), Lovestone est chargé de financer, via certaines banques suisses, la rébellion algérienne. Pendant ce temps, sa compagne, Louise Page Morris, en charge des affaires nord-africaines au sein de l’Agence, dispense ses conseils aux observateurs du FLN auprès de l’ONU, qu’elle loge dans son appartement de New York et dont elle relit les discours anti-français, obligeamment traduits par des arabisants du Département d’État… Quant à Brown, membre éminent de l’AFL-CIO, la principale fédération syndicale américaine, il se concentre sur le « social »  en finançant l’Union générale des travailleurs algériens (UGTA), bras syndical du FLN… Très actif, il ne néglige aucun levier pour convertir aux vues américaines les futures élites du tiers-monde décolonisé : il s’illustre notamment en recrutant des étudiants africains francophones au service de la CIA. Dans son ouvrage de référence La CIA en France (Seuil, 2008), Frédéric Charpier a révélé comment Bown avait racheté d’anciennes maisons closes parisiennes pour les transformer en hôtels au sein desquels ces étudiants bien ciblés, trouvaient tout ce dont ils avaient besoin, y compris des femmes et de la drogue. Seule obligation pour eux : signer un reçu, destiné à être utilisé au moment opportun. Celui où tel étudiant imprudent deviendrait  ministre ou président de son pays…

Plus que le combat politique, n’est-ce pas plutôt le combat culturel que nous avons perdu contre les États-Unis comme le montre Régis Debray dans son dernier livre Civilisation ?

C’est évident. Nous l’avons même perdu avant d’engager, sous de Gaulle, le combat politique. Les Américains eux-mêmes avaient, les premiers, porté le fer de ce côté-là puisque, on l’oublie trop souvent, l’influence américaine en Europe commença à s’exercer, avant même le Plan Marshall, dans l’ordre culturel. Je veux parler des accords Blum-Byrnes de 1946 qui, en contrepartie de l’aide américaine à la France, imposèrent au cinéma français des quotas humiliants : une semaine par mois d’exclusivité dans les salles pour les productions françaises, contre trois pour les films américains ! C’est à cette époque que remonte la fascination obligée pour l’American way of life et, paradoxalement, l’engagement dans le sillage communiste de beaucoup d’artistes français, scandalisés à juste titre par ce procédé et que rien, sans cela, n’aurait poussé dans les bras du stalinisme et de ses épigones…

Le parti atlantiste que vous montrez très puissant depuis 1945 est-il selon vous plus fort aujourd’hui qu’au temps du général de Gaulle ?

Il l’est d’autant plus que c’est un héritier présumé de De Gaulle qui a  ramené la France dans le commandement intégré de l’OTAN alors même que l’objet officiel de l’Organisation – résister à la menace soviétique – était forclos. Après tout, on n’est jamais trahi que par les siens !

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