Le maréchal Lannes, Achille moderne

Après une vie au service de la France, Jean Lannes s’éteint en 1809, sur les rives du Danube, au soir d’une bataille qui le vit déployer tous ses talents de chef de guerre. Loin des fracas du canon, il est maintenant enterré dans le silence minéral du Panthéon.

En 1769, le futur maréchal d’empire fait ses premiers pas sur la terre occitane du Gers. Le futur duc de Montebello, a comme première résidence, non pas un palais ducal, mais une une modeste maison champêtre. Un jour géant, mais encore pygmée de l’histoire, le jeune homme est rapidement contraint par son père à  travailler dans l’atelier de teinturerie de son village. Mais dans la chaleur moite des vapeurs des cuves de teinture, il se fait entendre dans la tête du jeune garçon comme un assourdissant cliquetis de sabres. Il s’y dessine aussi des songes glorieux. Le Gersois a un destin à accomplir et il ne passe par les fripes de son maître teinturier. L’année 1789 s’ouvre et s’apprête à bouleverser le destin de la France et  de ses enfants. Jean Lannes est un des élus du prodigieux élévateur social révolutionnaire. Quand l’orage des canons se fait entendre aux frontières, ce cœur aventureux répond à l’appel de la patrie, loin de la vie étriquée de son village occitan. Après la chaleur suffocante de son atelier, l’air frais de la liberté enivre le jeune soldat. Dans l’armée des Pyrénées, sa valeur au combat s’impose tout de suite face aux troupes des Bourbons d’Espagne. Sans éducation, Lannes n’est pas un homme d’État major, mais un guerrier animé par l’instinct et transfiguré dans l’action. Comme un autre futur maréchal d’Empire, Murat, c’est en première ligne, dans la mêlée que ses talents de meneurs d’hommes se révèlent. Les batailles ne manquent pas pour s’illustrer et ses talents sont rapidement repérés. Le jeune troupier devient officier, première marche d’un destin d’exception.

En 1796, ce dernier lui ouvre les portes d’un nouveau terrain de gloire. L’officier est envoyé à l’armée d’Italie. Il y rencontre Bonaparte, nouveau général en chef, protégé de Barras, l’homme fort du Directoire. Il monte sur le pont d’un navire qui s’apprête à faire sombrer l’ordre européen et les monarchies du continent. La campagne d’Italie commence. Celle de la jeunesse et des gloires étincelantes. C’est lors de la bataille de Dego que le futur empereur remarque sa fougue et son sens du commandement. De ce jour, ils ne se quitteront plus. Le Gersois entre ainsi dans la garde rapprochée de l’héritier d’Alexandre le Grand comme les gazettes surnomment déjà Bonaparte.  Lodi, Pavie, Arcole… les noms des gloires napoléoniennes se rattachent également  à celui de Lannes. Dans un courrier du général en chef au Directoire, le général corse ne manque pas de souligner son courage : « Ce fut en vain que les généraux, sentant toute l’importance du temps, se jetèrent à la tête pour obliger nos colonnes de passer le petit pont d’Arcole : trop de courage nuisit : ils furent presque tous blessés : les généraux Verdier, Bon, Verne, Lannes furent mis hors de combat […] Le général Lannes, blessé déjà de deux coups de feu, retourna et reçut une troisième blessure plus dangereuse. »

VERS LE BÂTON DE MARÉCHAL

S’ensuit la campagne d’Égypte. Sur les rivages du Nil et jusqu’aux murailles de Saint Jean d’Acre, le Gersois est de tous les combats. Avec l’armée d’Orient contre les forces ottomanes soutenues par les Anglais, l’armée française échoue en Terre Sainte après avoir contrôlé la vallée du Nil. Au retour de cette épopée, Bonaparte prépare son coup de force contre le Directoire qui s’enfonce dans l’impuissance politique et la corruption des hommes et des moeurs. Lannes participe au coup d’État du 18 brumaire afin de renverser ce régime discrédité. Bonaparte devient alors Premier Consul, l’homme fort d’une France, qui attendait son sauveur.

Courte parenthèse politique avant un retour sur les routes d’Europe et ses champs de bataille, toujours illuminés par la victoire comme à Marengo. L’esprit impétueux de la jeunesse a fait place à une maturité décisive  comme le remarque le général Bertrand : »Par son grand sang-froid, sa volonté, sa retraite en bel ordre, son mouvement dans le village (San Juillano), il a plus influé sur la bataille que Desaix dont l’arrivée a sans doute décidé de la victoire parce qu’il avait avec lui, en prévision de l’avenir, l’élite de l’armée. » Au retour de cette nouvelle campagne d’Italie, en récompense de ses services, il est nommé à la tête de la Garde consulaire. Une place prestigieuse pour celui qui n’était rien il y a dix ans. Ainsi va parfois  le destin des hommes dans les révolutions. Mais il n’a pas fini de s’élever : le 19 mai 1804, il reçoit son bâton de maréchal du nouvel empire tout juste proclamé. On ne compte plus ensuite les faits d’armes victorieux auxquels il participe : Austerlitz, Iéna, Dantzig, Friedland… Si le génie militaire de Napoléon est incontestable, il a été aussi rendu possible par les nombreux officiers de talent dont il sut s’entourer.  Lannes est un de ces hommes décisifs qui transforment les plans théoriques  en succès sur le terrain. Les opérations minutieuses et complexes des stratégies de l’empereur nécessitent des hommes capables de seconder avec intelligence et rapidité les ordres du commandant en chef.

LA SALE GUERRE D’ESPAGNE

Après le soleil glorieux d’Austerlitz, succèdent les nuages d’Espagne. Les charges héroïques des plaines germaniques sont remplacées par la « sale guerre »  contre les guérilleros espagnols. Dans la chaleur ibérique, la guerre d’embuscades et de harcèlement épuisent les troupes les plus endurcies de la Grande Armée.  La guerre en dentelle du XVIIIe est remplacée par une guerre de la haine, prémices des conflits du XXe siècle. Ce sont les soldats de la Révolution contre les combattants de Dieu dans un duel presque idéologique.  Ce conflit brise moralement les hommes qu’il n’a pas tués. En 1808 Lannes et son armée assiègent Saragosse, la capitale aragonaise. Commence alors sans doute la bataille la plus dure de cette guerre. Le futur maréchal Bugeaud, alors lieutenant, participe à ce siège d’une brutalité sans égal : « Nous sommes toujours auprès de cette maudite, de cette infernale Saragosse. Quoique nous ayons pris leurs remparts d’assaut depuis plus de quinze jours, et que nous possédions une partie de la ville, les habitants, excités par la haine qu’ils nous portent, par les prêtres et le fanatisme, paraissent vouloir s’ensevelir sous les ruines de leurs villes, à l’exemple de l’ancienne Numance. Ils se défendent avec un acharnement incroyable et nous font payer bien cher la plus petite victoire. » Après plusieurs mois de siège, la capitulation est signée par les Espagnols le 21 février 1809. La victoire est incontestablement une des plus grandes victoires du maréchal Lannes qui réussit à vaincre en infériorité numérique des Espagnols impitoyables. Comme las et dégouté de la guerre, l’officier épuisé demande un rappel sur le sol de la patrie. Il écrit à l’empereur : « Sire, c’est une guerre qui fait horreur. «

Malheureusement, Napoléon ne peut se passer de son meilleur général, Achille moderne capable d’électriser par sa présence la troupe. Le destin l’emmène alors vers sa dernière campagne. Son patriotisme ardent et le sens de l’honneur le contraignent à suivre son chef malgré son épuisement moral et physique. En avril 1809, l’Autriche, alliée de la Russie, vient d’envahir la Bavière, casus belli pour l’empire français. Les troupes sont envoyées vers les rives du Rhin et Lannes est appelé à un commandement à l’armée d’Allemagne. Après une nouvelle boucherie lors de la bataille d’Elesberg, Napoléon entre dans Vienne. Les Autrichiens se retranchent sur l’autre rive du Danube. Lannes doit tenir avec le 2e corps d’armée le village d’Essling. L’aube laisse percer ses premiers rayons sur les shakos des hussards des deux armées quand Lannes, comme pris de prescience déclare à son état-major : « Au reste, ce sera ma dernière bataille. » Mêlée confuse d’une violence pleine de rage, les troupes françaises sont enfoncées et proches de la défaite, mais tiennent le long du fleuve. À la fin de cette journée, éreinté, le maréchal s’entretient avec son ami, le général Pouzet quand celui-ci s’écroule atteint  d’une balle en pleine tête. Bouleversé et hagard, le maréchal s’éloigne quand il est lui-même touché par un boulet qui lui fracasse la jambe. Emmené au poste de secours, il est amputé. Son agonie dure plusieurs jours. Napoléon trouve le temps de serrer dans ses bras ce vieux compagnon d’armes. « Sire, vous venez de perdre votre meilleur ami. » sont ses derniers mots à l’empereur. Si ce dernier perd un compagnon fidèle, la France perd alors un de ses plus grands soldats.

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