L’Italie, une utopie ?

« L’Italie faite, il faut faire les italiens », est la phrase de Massimo d’Azeglio la plus fameuse d’entre toutes à propos de la fin du Risorgimento. Phrase bourgeoise au possible selon Malaparte ou Pasolini, elle traduit à elle-seule sans doute toutes les problématiques propres à l’Italie, problématiques qui n’ont eu de cesse de s’accroître au fil de la courte histoire de l’Italie moderne. Loin de s’être bâtie sur un modèle d’État-Nation comme la France, en Italie la nation a préexisté à l’État, au sens du sentiment d’appartenance à l’italianité, cimentée à la fois par la littérature en langue vulgaire et par le legs romain. Cependant, ce qu’on entend par patrie et patriotisme en Italie n’a que très peu de choses en commun avec son signifiant français. L’Italie, en tant que mot, ne recouvrait pendant des siècles rien d’autre qu’une réalité géographique, et à vrai dire, on ne peut rien comprendre à l’Italie actuelle si on ne connaît rien à son histoire et à son processus historique, et encore moins à la spécificité de son élite.

« L’ITALIE N’EST RIEN QU’UNE EXPRESSION GÉOGRAPHIQUE »

Massimo d’Azeglio

L’Italie ne procède pas de l’État, l’on aurait plutôt tendance à dire que c’est l’État qui procède de la Nation, et qu’elle-même procède de l’Italie, mais là encore l’assertion est bancale. Le problème se trouvant à la genèse de l’unification italienne concerne deux choses : l’absence de roman national à même de fonder le sentiment d’appartenance à une histoire et un passé communs, et un patriotisme protéiforme, s’inscrivant dans l’attachement aux cités ou aux provinces plus qu’à la péninsule en tant que telle. Lorsque Metternich affirmait encore à la moitié du XIXe siècle que « l’Italie n’est qu’une expression géographique », il ciblait précisément cette particularité, alors que seule l’Allemagne n’avait pas non plus, en Europe, entamé sa construction nationale. La comparaison s’arrête cependant ici, car l’Italie, au milieu du XIXe siècle, avait déjà été le fruit d’ingérences européennes ayant conduit au redécoupage des États italiens ainsi que de sa mise sous tutelle de l’Autriche après l’aventure napoléonienne, qui affaiblit grandement les efforts culturels des jacobins italiens. Les occupations françaises et autrichiennes, si la première permit l’édification d’une administration solide et une harmonisation juridique, apportèrent une strangulation fiscale mal vécue par les populations, en sus d’une mauvaise redistribution des terres expropriées à l’Église au profit des classes bourgeoises. Comme en France, le Quart État italien – soit l’ensemble des paysans et prolétaires – ne vit guère sa situation changer ; les politiques économiques mises en œuvre profitant avant tout aux classes aisées du Tiers, sans forcément remettre en cause la légitimité de l’aristocratie, laquelle recouvra sa place centrale dans la société italienne après la destitution de Napoléon Ier. Ainsi, l’occupation napoléonienne ne combla pas la perte de secours habituellement effectuée par les clercs, très populaire, sans compter les réquisitions pour la Grande Armée. De même, le jacobinisme italien buta face à sa propre nature intellectuelle, sa lutte culturelle ne dépassant pas les cénacles de lettrés et une certaine élite bourgeoise. Fait singulier cependant que rappelle Elena Musiani dans son essai Faire une nation – Les Italiens et l’unité (XIXe-XXIe siècle), la bourgeoisie italienne se caractérisait par une obsession envers l’aristocratie, cumulant achats de titres, de palais, de modifications patronymiques et manipulations généalogiques, pour s’attribuer des ornements nobiliaires. Au milieu du XIXe, l’Italie fut marquée par l’échec de ce qu’on pourrait nommer une révolution passive au sens de Gramsci ; les jacobins italiens refluèrent dans la charbonnerie faute d’avoir pu importer les idéaux révolutionnaires – inspirant à Mazzini sa petite phrase : « Le passé nous tue. La révolution française, je le dis avec conviction, nous écrase. Elle pèse sur le cœur du parti, comme un cauchemar, et l’empêche de battre. » – les Italiens, désillusionnés par l’expérience napoléonienne ne montrèrent qu’au mieux une réticence à l’idée d’unification, et le clergé ayant récupéré ses biens s’y montrera hostile jusqu’à la fin du Risorgimento, et même au-delà.

Giuseppe Verdi

C’est l’occupation autrichienne qui provoquera l’avènement d’un sentiment national en Italie, sentiment qui se construisit en négatif de l’occupation, mais aussi sur une posture de martyr européen. Les romantiques italiens s’approprièrent largement cette thématique d’une Italie démantelée, dont le morcellement aurait été consciemment entretenu par les puissances européennes craignant la formation d’un concurrent étatique sur le Vieux Continent. Depuis Ugo Foscolo, qui croyait voir en Napoléon Ier un fédérateur jusqu’à sa désillusion lors de la signature du traité de Campo Formio, à Verdi, l’Italie s’incarnait avant tout comme un idéal romantique. L’image de Va, pensiero de l’opéra verdien – et longuement pressenti comme futur hymne national – est représentatif du sentiment italien d’alors ; traduisant l’impression des Italiens d’être dépossédé de leur propre terre, ou même d’être en exil sur leur propre terre. Le sentiment de l’italianité qui se tisse alors va largement puiser dans son passé romain pour forger son identité, et surtout un passé commun, bref devenir communauté de culture à part entière et non plus seulement communauté de nature, pour reprendre les termes d’Otto Bauer.

Cette italianité se forgeant autour d’un romantisme mélodramatique puise aussi des racines dans sa littérature médiévale et de la Renaissance, ce qui en fit une communauté de culture singulière au sein de l’Europe. Les auteurs classiques étant récupérés par l’Autriche au travers des publications périodiques, les romantiques italiens cherchèrent une autre voie littéraire pour faire la jonction entre le passé de la péninsule et son état au XIXe. De même, à l’inverse des jacobins italiens, les romantiques s’adressèrent à l’ensemble de la population et non plus seulement à quelques composantes lettrées. La construction nationale italienne ne s’étant pas fondée sur un processus de construction étatique comme en France, elle érigea son histoire romaine et sa culture médiévale comme sorte de déterminisme politique ; l’Italie, en tant qu’héritière de Rome, ne pouvait que se reformer pour renouer avec son passé, passé qui se confondrait avec le destin de la péninsule, tout du moins comme le présente le patriotisme romantique italien. L’italianité ne découla alors plus du seul fait littéraire, mais de son rôle européen ; en tant que matrice civilisationnelle avec la Grèce, l’unification politique se devait en premier lieu d’être digne de ce rôle historique. Pragmatiquement, et politiquement, c’est surtout une volonté populaire de se rebeller contre l’occupant autrichien qui permettra au processus du Risorgimento de s’enclencher avec l’éclatement du printemps des peuples, et surtout des Cinq journées de Milan, desquels s’ensuivra la première guerre d’indépendance italienne.

« L’ITALIE FAITE, IL FALLAIT FAIRE L’ÉTAT ITALIEN »

Curzio Malaparte

Curzio Malaparte écrivit dans l’un de ses éditoriaux constituant ses Prises de Bec que « la phrase de Massimo d’Azeglio, « l’Italie est faite, il faut faire les Italiens», est stupide, car une fois l’Italie faite, il fallait faire l’État italien, c’est-à-dire pour les refaire, pour les rééduquer, humiliés et corrompus comme ils étaient par des siècles d’esclavage et de mauvaise administration. » Pour l’écrivain, l’Italie qui se caractérisait justement de par sa culture naturellement classique se devait d’être aussi culturellement le négatif des autres puissances européennes. La formation de l’Italie, mue par ses révoltes contre les puissances étrangères et par la recherche frénétique d’un passé commun à édifier, aurait dû déboucher sur un État s’appuyant sur ces valeurs populaires et non pas sur les modèles septentrionaux. « Quel État est né du Risorgimento ? Une institution hybride; bâtie sur une base féodale, à partir de la fusion hâtive du royaume de Sardaigne et du royaume des Bourbon et des autres petits États italiens, sans parler de la fusion tout aussi hâtive des lois piémontaises et des loi bourbonnes, pontificales, autrichiennes, et cætera. »

L’Italie était-elle une idée antimoderne, ou tout du moins a-t-elle échouée parce qu’elle ne le fut pas ? C’est la position de Malaparte, mais aussi celle de Pasolini qui voyait dans la langue italienne une production conçue par et pour les milieux économiques, et non pas une conception littéraire ou populaire. L’Italie, comme État-nation, aurait dû selon eux être le négatif des autres États européens ; là où ils sont modernes, l’Italie aurait dû au contraire faire valoir son « barbarisme » au lieu de les imiter au nom de la modernité. Si l’on se réfère justement à l’action des romantiques italiens, cette position demeure toujours cohérente. La faillite de l’unification se ressentit d’ailleurs dès les premières années après la fin du Risorgimento : le transformisme politique, symbolisé par la fameuse citation : « il faut que tout change pour que rien ne change », mais aussi par un parlementarisme marqué par son instabilité au point de contraindre de forces politiques antagonistes à s’allier pour empêcher l’avènement de nouveaux acteurs, et enfin la posture des élites que l’on retrouve résumée par Massimo d’Azeglio : « L’Italie faite, il faut faire les Italiens. »

Quel rôle les intellectuels post-risorgimentaux ont alors joué en Italie ? L’on peut considérer deux grandes catégories : les premiers se rangeant derrière la citation de Massimo d’Azeglio, les seconds s’attachant à réfléchir sur les manières dont le peuple pourrait influencer le gouvernement et sur les valeurs populaires italiennes en tant que telles. Dans les deux cas, ces deux catégories s’interrogeaient sur la problématique première des Italiens sur l’identité italienne ; combler de manière romantique un vide dans l’histoire commune ne suffit pas ; si la « nation est un plébiscite de tous les jours », cela signifie qu’elle est un projet perpétuel qui pourrait, à terme, se défaire. Créer et cimenter une identité commune, de manière verticale ou non, littéraire ou bureaucratique, fut leur premier souci. Cette problématique était d’autant plus urgente aux yeux d’intellectuels comme Carducci que l’Italie à peine unifiée subissait une forte influence de la culture française, causant la francisation de l’italien notamment, et donc le possible échec de pouvoir un jour façonner sa propre identité. Carducci, universitaire, poète et premier prix Nobel italien de littérature, crut bon de forger la nation italienne par les lettres, comme Dante, Pétrarque et Boccace avaient pu le faire pour la langue vulgaire. Il chercha, pour cela, des règles poétiques qui seraient propres à l’italien, mais aussi une pureté linguistique comme il l’écrira dans son essai Dello svolgimmento della letteratura nazionale: « Au cœur de l’Italie centrale, au beau milieu de la famille des dialectes plus proprement latins, où l’élément ancien et moins contaminé par des mélanges étrangers était réuni de la manière la plus homogène. » À défaut d’être rétroactivement d’accord avec Malaparte, Carducci appréhendait l’importance pour la culture italienne de se reposer sur son histoire classique, et non pas sur une quelconque modernité tautologique. Un autre intellectuel majeur qu’était Benedetto Croce estimait dès la fin du XIXe siècle que le progrès porté en idéologie devait être écarté de toute vue politique et intellectuelle : « L’idée même de progrès, que beaucoup d’écrivains considèrent comme la seule loi historique à sauver au milieu de toutes les idées élaborées par les penseurs philosophes ou non philosophes, ne mérite pas pour lui d’être élevé à la dignité de loi, et il lui donne une postérité assez restreinte. »

Giosuè Carducci

L’état dans lequel se trouve la péninsule au début du XXIe siècle est sensiblement le même qu’à la fin du XIXe; l’idée que les Italiens ne seraient qu’un amalgame de peuples régionaux, ou qui n’entendraient rien aux projets politiques auxquels leurs dirigeants aspirent – ce que Malaparte surnommera le « patriotisme d’antichambre », soit la volonté perpétuelle de s’aveugler sur la réalité italienne pour mieux poursuivre des chimères modernes et européennes –, mais aussi certaines analyses de Gramsci sur le détournement de l’État au profit de l’élite elle-même à travers le concept d’État-gouvernement – soit lorsque le gouvernement agit comme un parti politique en se servant de l’appareil étatique pour ses propres fins –, qui semble n’avoir jamais été aussi actuel. Les fondations politiciennes de l’unification italienne pourraient finalement se résumer à ceci : l’État comme conglomérat des anciens régimes de la péninsule mal harmonisés par la nouvelle administration, une langue issue des milieux industriels et économiques déracinés de la vie nationale-populaire, et une élite étrangère à sa propre nation ; les premiers faits découlant de ce dernier. La proclamation de la République italienne après-guerre amplifia ce phénomène ; du fait des conditions référendaires précaires et contestées dans lesquelles elle fut instituée. L’on dénombra ainsi 21.000 recours environ lors du dépouillement, sans compter un imbroglio sur la loi électorale concernant le décompte des voix, devant être basé sur la majorité des votants et non des suffrages exprimés, ou encore l’annulation d’un million et demi de votes et les Italiens détenus à l’étranger n’ayant pu voter. L’absence de légitimité de la nouvelle République se paracheva par une nouvelle césure entre le Nord et le Sud de l’Italie, le Nord favorable à la République tandis que le Sud se montra monarchiste. Dans les faits, la République italienne accentua la voie institutionnelle vers un parlementarisme bourgeois favorisant le régime des partis, mais aussi son entrée dans ce que Pasolini surnommera le « clérical-fascisme » avec l’hégémonie politique de la Démocratie Chrétienne. Loin d’achever l’unification de l’Italie, la République divisa les Italiens, offrit par l’entremise de la Démocratie Chrétienne un passe-droit à l’Église sur les affaires temporelles de l’État, mais aussi en ne rompant que formellement avec la période mussolinienne, laissant en fonction de nombreuses dispositions législatives sur la censure, en sus du moralisme clérical dont Pasolini fit les frais à plusieurs reprises.

ITALIE BARBARE ?

« L’État italien, disait Malaparte, bien qu’il se soit toujours solennellement déclaré libéral, démocratie et constitutionnel, n’a jamais représenté et ne représente pas les intérêts de la nation italienne ; il représente ceux d’oligarchies capitalistes et politiques associées à une caste bureaucratique qui est la vraie maîtresse de l’Italie. Car il n’y a pas d’État en Italie : il existe une caste bureaucratique qui s’identifie avec l’État. » La République italienne s’inscrirait-elle aussi dans ce mimétisme vain des pays du Nord qu’il dénonçait ? Probablement, et avec elle l’inscription des politiques européennes de l’Italie dans le marbre de la Communauté européenne du Charbon et de l’Acier, puis de la Communauté Économique Européenne dans cette poursuite d’une modernité à tout prix, alors que « renier notre tradition particulière pour courir derrière les idéologies en vogue ne nous aiderait pas à nous hisser au niveau des nations dominantes », toujours selon Malaparte. Ce dernier relèvera aussi l’hégémonie d’une nouvelle classe d’intellectuels en Italie que sont les technocrates et intellectuels spécialistes, opposés aux intellectuels classiques comme pouvaient l’être Malaparte ou Pasolini. Issus d’une formation technique, les intellectuels classiques leur reprochaient d’être découpés des réalités sociales, nationales et populaires, bref de lien sensible avec l’Italie et les Italiens. Apparus déjà au début du XXe siècle, c’est avec la République qu’ils accéderont à des postes d’importances, comme l’économiste Luigi Einaudi. Malaparte en disait, dans son Italie barbare, qu’« il est impossible de partir en guerre contre l’esprit européen hérétique et antihéroïque sans avoir au préalable combattu et vaincu les formes qu’il prend ici, antihistoriques à nos yeux et contraire à notre nature incorrigiblement antique. » Le défi de l’Italie au XXIe siècle demeure finalement celui qui a toujours été le sien depuis son idéal unificateur : se trouver une identité qui lui soit propre, et non pas en mirant celles d’autres nations. Que son identité ne soit pas conforme à la modernité ambiante, qu’elle doive être la Némésis de la marche forcée de la modernité dans laquelle ses élites l’ont entraînée au cours du XXe siècle, peut constituer une piste philosophique et culturelle. Les révolutions passives qui ont parsemé l’histoire récente de la péninsule lui ont moins rendu service qu’à l’époque où les communes qui la divisaient se menaient une guerre intellectuelle et artistique, ce qui devrait faire réfléchir sur la manière dont le rapport entre l’Italie et les Italiens doit être repensé. Ce n’est pas à l’Italie de faire des Italiens, ce sont les Italiens qui ont fait l’Italie ; l’inversion de ce processus historique et politique les fit entrer dans une modernité immédiatement en crise, et la course à l’Europe, loin de contribuer au développement d’une identité nationale, l’a renvoyée dans un schéma similaire à celui de l’hégémonie autrichienne, sans qu’il ne soit certain que l’on puisse assister à un sursaut national de même nature. Pour citer Malaparte une dernière fois, « les maux dont nous souffrons depuis presque cent ans proviennent au contraire de nos tentatives nombreuses, et toujours inutiles, d’assimiler l’esprit européen moderne, absolument opposé au nôtre. »

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