Ce que victoire veut dire

 

Le centenaire de la Première Guerre Mondiale s’achèvera sur la singulière volonté de ne pas commémorer le sacrifice des millions de Poilus pour la patrie. « Dûment négociées avec l’Allemagne » selon une source élyséenne, le citoyen se retrouve livré à sa propre stupéfaction en devant accepter qu’au XXIe siècle, les commémorations fassent l’objet de transactions. L’esprit de Munich semble plus hégémonique que jamais. Désormais, nous négocions tout, même notre mémoire, notre histoire, bref, nous négocions le Passé tel qu’il est pour un Passé qui pourrait convenir à tout le monde. L’écriture du Passé a toujours été hautement politique, et si l’on peut raisonnablement penser que l’Histoire telle qu’elle fut serait sensiblement différente de l’Histoire telle que nous la connaissons, il y a tout de même quelque chose de particulier à devoir négocier un acte qui n’a pas à souffrir de négociations avec un pays étranger, et ce d’autant quand il s’agit de complaire à l’Allemagne qui prie les pays vainqueurs de la Première Guerre Mondiale de bien vouloir dissimuler cette victoire qu’elle ne saurait voir. On est prié d’assimiler la défaite d’autrui, pays agresseur qui plus est en 1914. Le contractualisme diplomatique semble avoir enfin atteint sa maturité : il révèle des absurdités qui échappe à l’entendement humain et au bon sens. Bernanos écrivait dans sa Lettre aux Anglais que la Victoire n’aimait pas la France, ni les Français. En 2018, c’est l’inverse qui se produit : nous n’aimons pas la Victoire, et sans doute ne l’aimons-nous pas parce que nous n’aimons plus la France. C’est que la victoire comme la gloire sont deux notions farouchement méritocratiques. Or, en matière de commémoration, force est de constater que c’est le rétroactif qui domine. Une manie démagogue à conformer rétroactivement les faits à une vision moraliste très actuelle comme d’attribuer rétroactivement des faits et des symboles à des moments historiques où ils n’ont pas lieu d’être.

Parler de victoire en 2018 revêt une saveur amère. La commémoration du centenaire de l’Armistice du 11 Novembre 1918 cristallise des tensions aux motivations étranges que le Français d’il y a cinquante ans trouverait sans doute ubuesques. Aujourd’hui, commémorer, c’est avant tout négocier, conformer, le tout à grand renfort de rétroactivité non pas mémorielle ou historique mais démagogue. Négocier, c’est le mot. On ne devrait plus froisser son voisin au nom de cette lubie fantasque qu’est l’Histoire, surtout quand celle-ci suinte dangereusement un patriotisme qu’on rebaptise nationalisme pour lui attribuer la dimension néfaste qui lui manquait. La mémoire est la pierre angulaire d’une culture nationale, d’une identité nationale. À partir du moment où elle est négociée – c’est-à-dire marchandée, réifiée – elle signe le renoncement et à la patrie et au mérite. Négocier le sacrifice de millions d’hommes sur des champs de bataille que l’esprit humain est incapable d’imaginer à l’heure du consumérisme béat – et justement parce que cet état d’impondérabilité le permet – revient à rejeter non pas tant une grandeur passée que la grandeur du Passé lui-même. Nous avons honte de nos Poilus comme nous avons un complexe d’infériorité vis-à-vis du Passé, parce que les ombres qu’il projette sur nous nous tétanisent. Nous vivons dans son ombre incommodante qui nous rappelle à quel point nous en avons eu assez d’être grands. Comment comprendre le sacrifice d’un homme pour sa patrie quand on préfère dénoncer cette dernière comme matrice de mort à la chaîne ? L’idée du sacrifice est devenue une chose sale et dégoûtante pour celui qui s’enquiert avant tout de son bien-être, et ce que signifie ce mot aujourd’hui. Quant à la victoire, elle est devenue quelque chose d’arrogant, on tente d’en faire l’apologie de la Guerre et de l’homme comme vulgaire chair à canon pour mieux justifier sa mise au placard. Elle devrait être dissimulée, montrée timidement une ou deux fois l’an, mais sans froisser les anciens vaincus qui nous regarderaient d’un œil torve si jamais on commettait le malheur nous souvenir. C’est que la victoire induit la lutte, et le sens belliciste qu’on tend à lui donner aujourd’hui tient surtout au fait qu’on ne veut plus lutter contre rien, et qu’il est de bon augure de faire passer l’idée de lutte pour quelque chose de foncièrement agressif pour justifier ses propres lâchetés. Ce qui gêne dans la notion de victoire, c’est qu’elle suppose bêtement un affrontement avec un vainqueur et un vaincu, tout comme la gloire suppose l’action héroïque. Victoire et gloire sont méritocratiques, non pas parce qu’elles vont toujours de pair, mais parce qu’elles découlent de la vertu. Or, quand on dit victoire, aujourd’hui, on n’entend plus ni sacrifice ni lutte, mais bellicisme ou nationalisme, de la même façon que lorsqu’on dit gloire, on n’entend plus héroïsme mais passéisme plus ou moins romantique. Au même titre que la gloire s’oppose à la renommée, la victoire s’oppose au succès. Le succès suppose la séduction, pas la lutte.

On nous dira bien entendu que la révision de l’Histoire, du présent qui réécrit le passé en conformité avec sa pensée dominante, relèverait du travail scientifique de l’historien, face auquel la mémoire doit s’incliner, encore que… « Il est à peine nécessaire de rappeler comment on a dépassé depuis longtemps cette vue courante si ingénue de l’objectivité de l’historien, comme si les choses parlaient et que l’historien n’eût qu’à écouter et à enregistrer leurs paroles », disait Benedetto Croce. Il n’y aurait rien à redire si tel était le cas, mais est-ce une démarche scientifique que de faire valoir un argumentum ad odium envers la patrie ? C’est toujours le mépris pour la Victoire qui est à l’œuvre, parce qu’outre la lutte que son concept induit, c’est aussi l’orgueil, la fierté d’un peuple que l’on tente d’anéantir. Réécrire le passé revient pour un peuple et à créer l’oubli total de sa propre histoire et à entretenir un mépris de lui-même en passant chaque élément duquel il peut tirer un orgueil patriotique en vilénies qui représenteraient de bas instincts haineux contre lesquels nos thuriféraires de la modernité nous préviendraient par l’injection ponctuelle de haine de soi-même. La haine de soi-même pour prémunir contre la haine de l’autre, voilà où nous en sommes. Et rendre le concept de victoire en quelque chose de méchamment belliciste, rendre insensées les raisons pour lesquels des légions d’hommes se sont sacrifiées, c’est rendre insensée l’idée de lutte elle-même, et diffuser la résignation à tous envers tout. Nous ne voulons plus de victoire, nous ne voulons plus lutter, et nous trouvons même qu’il n’y a plus de raison de lutter. Nous voulons bien vivre, nous vautrer dans les douces fragrances de talc d’un oubli accommodant et négocié avec tout le monde. Nous sommes devenus des espèces de Lotophages béats, heureux de notre oubli et du mépris pour la mémoire. Nous n’aimons plus nos Poilus, ni la victoire, ni la patrie, parce que pour les modernes, aimer ce que l’on est reviendrait indubitablement à détester les autres. Ce faisant, ils véhiculent l’idée saugrenue que l’amour de sa patrie s’opposerait à l’amour du genre humain. Paul Doumer disait dans son Livre de mes fils – dont quatre moururent au champ d’honneur durant la Grande Guerre – que « Les républiques grecques finissantes, Rome aveulie et corrompue, ont vu naître les sophistes, professant qu’il n’y a plus de Patrie et qu’il fallait uniquement songer à bien vivre. » Or, que signifie l’antipatriotisme, sinon la négation de tout devoir, de toute obligation, au profit d’une certaine lâcheté ? « Qu’on le veuille ou non, et quels que soient les hommes qui la professent, la théorie de l’antipatriotisme est bien la théorie de la lâcheté humaine. Les hommes sans devoir ne constitueraient plus des peuples, ils formeraient un immense troupeau soumis aux pires instincts de la bestialité. »

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2 commentaires sur “Ce que victoire veut dire

  1. Les politiques du XXIème siècle n’en sont pas. Ce sont des gestionnaires d’entreprises du temps présent. Ils pensent détenir la vérité sans regarder l’histoire. C’est une grave erreur parce que une entreprise peut faire faillite, fermer la porte, alors qu’un pays peut aussi faire faillite non seulement financièrement mais socialement et en plus restera sans fermer boutique alors que ses gestionnaires partiront.

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