Penser les fascismes hier et aujourd’hui – une interprétation de Karl Polanyi

INTRODUCTION. SOCIÉTÉ DE MARCHÉ ET TRANSFORMATION FASCISTE

En cette fin d’année 2018, il est redevenu, courant, en Europe de lire ce mot de fascisme, bien au-delà de certains cercles de gauche qui en ont fait, depuis bien trop longtemps, un usage singulier pour qualifier de simples manifestations d’un phénomène social ordinaire : l’autorité. C’est là une expression du nihilisme foncier de nombre d’intellectuels qui, à défaut de vouloir sérieusement rompre avec le système social actuel[1], manient l’extravagance. Ce tropisme est bien vivace et accompagne la crise sans fin de la gauche intellectuelle. Ainsi rendu insignifiant ou ridicule, le mot pourrait rentrer dans le musée de la tératologique historique.

Mais, il est exact que les deux premières décennies de ce siècle suggèrent de se poser la question du retour des années 1930 en Europe, compte tenu d’un ensemble de faits troublants : effondrement de la gauche politique, en France et surtout en Italie, montée en puissance de mouvement xénophobes, venue au pouvoir en Europe centrale et orientale de partis promouvant le conservatisme moral et promettant aux masses de les protéger contre les aléas d’une économie mondiale déréglée, effritement d’un ordre international, comme en témoignent le Brexit et le retour de l’isolationnisme américain. Ainsi, sous de nouvelles formes, sans doute, le fascisme ne va-t-il pas faire son retour en conséquence d’un besoin de protection de tous ordres que la démocratie n’aurait su satisfaire ? Et, d’ailleurs, comme il est vrai que les années 1930 consacrèrent la crise de la première mondialisation du capitalisme, ne doit-on pas s’attendre à ce que la seconde crise de ce système n’implique des conséquences analogues ?

Il n’est pas ainsi inutile de se plonger dans une œuvre qui fut contemporaine du premier effondrement de la société de marché, celle de Karl Polanyi. Son ouvrage le plus connu, La Grande Transformation[2], paru en 1944, s’attarde sur la signification extraordinaire de ce genre de société et ses impasses que furent les fascismes. Mais, c’est une décennie plus tôt qu’il propose des analyses détaillées dont on peut trouver un écho dans les Essais de Karl Polanyi[3]. On compte près d’une centaine de pages sur la question du totalitarisme, dans cet ouvrage publié, il y a juste dix ans, qui n’était pas encore le moment de la montée des « populismes » en Europe. D’où le fait que l’attention du lecteur n’était pas spontanément dirigée sur ces thèmes devenus envahissants.

La présente contribution se propose de remettre en lumière quelques éléments de discussion. Il ne s’agit pas de faire parler un auteur disparu, mais d’éprouver la fécondité d’une problématique et d’émettre des hypothèses toutes personnelles. Nous examinerons donc les origines du fascisme selon Polanyi, puis sa socio-économie, avant de rendre compte de son expression idéologique. Par commodité : le trait spécifique de l’analyse de Polanyi n’est pas de subordonner, par principe, l’idéel au réel.

AUX ORIGINES DES FASCISMES

L’hypothèse centrale de la Grande Transformation des années 1930, quelles qu’en fussent ses formes (démocratique avec le New Deal ou fasciste en Allemagne), est la suivante : les limites inhérentes au capitalisme libéral impliquaient une changement radical remettant en cause un des fondements de la société de marché, la séparation institutionnelle entre économie et politique. Cette séparation est, en effet, absolument nécessaire au projet constitutif du marché autorégulateur. Polanyi est, bien sûr, conscient que son hypothèse est « excessive, sinon choquante par son matérialisme grossier »[4]. Mais, ce serait oublier que le Grand Marché implique la redéfinition des liens sociaux dans leur globalité[5]. Ceci précisé, son hypothèse d’une rupture du tissu social inhérente à la modernité comme une cause décisive du nazisme apparaît ainsi moins surprenante[6].

Le caractère extraordinaire des événements qui ont affecté l’Europe doit être donc mis au regard des traits tout aussi singuliers du type de société qui a été élaboré au cours du XIXe siècle et dont Polanyi donne une vue saisissante :

« En l’espace d’une décennie, le Bank Act (1844) établit le principe de l’étalon-or ; le gouvernement fut dessaisi de la création monétaire sans qu’on prît en considération les conséquences pour le niveau de l’emploi. Parallèlement, une réforme des lois sur la terre en rendit la propriété transférable et l’abrogation des lois sur le blé (1846) fit naître un espace mondial du grain, laissant par là même le fermier du Continent non protégé à la merci des caprices du marché. C’est ainsi que furent établis les trois piliers du libéralisme économique, principes sur lesquels se construisit l’économie de marché : le travail doit avoir un prix que le marché va établir ; l’offre de monnaie doit dépendre d’un mécanisme autorégulateur ; les marchandises doivent pouvoir circuler librement entre les pays sans qu’on se soucie des conséquences de cette libre circulation. En bref, le marché du travail, l’étalon-or et le libre-échange. Un processus qui s’autorenforce fut enclenché, au terme duquel le modèle autrefois inoffensif du marché a été transformé en une monstruosité sociale »[7].

Le Grand Marché se constitue grâce à la mise en interaction des marchés de facteurs de production, que sont la terre et le travail, avec le marché des biens, ce qui constitue un système où les prix ont un rôle critique de régulation. Mais, si les produits peuvent être aisément considérés, dans une économie de marché, comme ayant été conçus en vue de la vente, il n’en est rien des facteurs de production, comme la terre, le travail ou la monnaie. Ce ne sont pas des marchandises au sens ordinaire du mot, ce sont des marchandises fictives. Car elles n’ont pas été produites pour être vendues ; croire le contraire expose évidemment à de graves effets pervers. Les marchandises fictives constituent une fiction qui n’a pas plus de vérité intrinsèque que cette croyance de certains peuples selon laquelle les hommes appartiennent à la terre qui les vu naître. Un des apports essentiels de Polanyi est ainsi de mettre en lumière la dimension culturelle qui sous-tend l’économie de marché : c’est pourquoi il parle de société de marché. Cette organisation sociale, qui a comme caractéristique essentielle l’appât du gain (et non la vie bonne) et qui traite de la nature ou le travail comme de simples marchandises, est mécaniquement incitée à en abuser.

D’où le fait qu’au mouvement d’institution des marchés succèdent des contre-mouvements émanant spontanément de la société[8]. La société de marché est ainsi travaillée en permanence par la dialectique du double mouvement. Il raille alors les libéraux anglais qui pensaient qu’il était fort simple de faire jouer « liberté simple et naturelle » d’Adam Smith … Aujourd’hui encore, qui n’est pas frappé par la prolifération de règles nécessaires à la réalisation de la fameuse « concurrence libre et non faussée » ? Autrement dit, l’autonomie de l’économie est bien une croyance qui implique des effets constituant une bonne part de notre réalité économique. Mais, le libéralisme se heurte au réel et provoque un double mouvement absolument erratique, ce qui expose la société tout entière à de grands périls : les années 1930 et notre époque en font l’expérience. C’est en ce sens que l’on peut dire que « les années 1930 sont devant nous ». Cela ne signifie pas, à ce stade du raisonnement, qu’une nouvelle transformation fasciste soit l’ordre du jour au sein des capitalismes occidentaux.

La raison profonde de l’origine des crises de la société de marché tient à ce que la simple protection de la nature et de l’homme ne peuvent être contenues dans les formes précédemment instituées. En période de crise, on ne cesse d’en appeler à la « réforme » ou la liquidation des « archaïsmes » dans l’espoir de réanimer les capacités d’autorégulation du système, bien que l’encadrement social fût la condition rendant possible le développement des dits « marchés libres ».  Telle est l’antinomie de la raison libérale : vouloir ranimer une économie de marché étouffant sous le propre poids de régulations qui sont sa condition de possibilité. Le cœur du problème, que le fascisme résout à sa façon, est « la séparation institutionnelle des sphères politique et économique […] constitutive de la société de marché » [9]. Se refuser à résoudre par des moyens politiques des questions qui ne peuvent pas se résoudre par le jeu des mécanismes économiques conduit la société dans une impasse :

« Les libéraux de l’école de Mises insistent sur le fait que l’interférence de la démocratie représentative avec le système des prix fait irrémédiablement baisser le volume des biens produits. On ferme les yeux sur le fascisme au nom de la sauvegarde de l’économie libérale »[10].

La crise de 1929 et la dépression des années 1930 portent un coup fatal au premier système mondial de marché : c’est le sens même de l’expression « Grande Transformation ». On peut reformuler ainsi le sens de cet échec de la première société de marché : il n’y a pas eu d’issue au choc entre l’utopie des « marchandises fictives » et les exigences de la perpétuation d’un système à la complexité croissante. Les expériences fascistes constituent un moyen de perpétuer une structure essentielle de la société de marché : l’ordre de la propriété privée. C’est ce point que Polanyi analyse dans sa « sociologie du fascisme ».

SOCIO-ÉCONOMIE DU FASCISME

Polanyi distingue l’objectivité des processus sociaux, à l’œuvre dans la transformation fasciste de son expression idéologique. De ce point de vue, le fascisme sous sa forme originelle (italienne) ou radicale (allemande) permet la reproduction du capitalisme sans la démocratie ; le fait de ce changement institutionnel majeur permet donc d’infirmer les thèses marxistes sur l’aspect « superstructurel » de la démocratie[11]. Et il précise que la pensée fasciste n’est absolument pas une pure divagation épousant les haines collectives (ce dont l’histoire est remplie) ou de classiques désirs réactionnaires, mais bien une nécessité s’inscrivant dans un projet d’innovation anthropologique. S’il a raison, l’on doit faire preuve de prudence sur la caractérisation des actuelles inclinations autoritaires en Europe comme relevant du « fascisme ».

Il se pourrait même que le néolibéralisme réalise, près d’un siècle après, très exactement ce fascisme n’a pu réaliser en son temps : vider le capitalisme de ses institutions démocratiques, tout en maintenant, la plupart du temps, ses institutions formelles. Il réussit également à  jeter les bases d’une mutation de la « conscience » (selon le mot de Polanyi), faisant d’elle une fonctionnalité d’un système techno-économique. Aujourd’hui, cette mutation peut se faire aisément, car les discours qui la légitiment se font au nom du « progressisme », voire de l’« antifascisme ». Vider le contenu des institutions s’accompagne toujours d’une éradication du sens véritable des mots : là est la continuité.

Revenons à l’analyse de Polanyi, telle qu’on peut l’extraire des Essais et son attention toute particulière portée à la contradiction entre économie (capitaliste) et politique (démocratique) comme elle se manifeste avec acuité dans les années 1930. Ainsi, lorsque les partis émanant de la classe ouvrière investissent enfin la politique, vraie rupture avec l’époque du capitalisme libéral, les mécanismes autorégulateurs propres au Grand Marché sont entravés :

« Les parlements, d’une façon consciente ou non, affaiblissent, discréditent et désorganisent la machine économique du capitalisme, en essayant d’empêcher son mécanisme autorégulateur de relancer le cycle de production au prix d’une hécatombe de vies humaines. Il en résulte un fonctionnement manifestement altéré de la démocratie et une réduction sensible du dividende social du capitalisme »[12].

L’antinomie de la raison libérale tourne ainsi à l’aporie en régime démocratique. Dans le fascisme, la contradiction entre marché et démocratie est levée par la liquidation de la démocratie. Polanyi écrit :

« Le contenu politique du fascisme n’est rien d’autre, en un mot, que l’élimination de la pensée démocratique, des institutions démocratiques, des formes sociales, économiques et politiques des usages démocratiques. La pensée de l’égalité sociale et ses institutions, la pensée de la liberté civile et ses institutions, la pensée de la solidarité humaine et ses institutions, doivent être extirpées de tous les lieux de l’existence sociale, que ce soit l’économie, la politique, les collectivités locales, les groupements d’intérêts, la nation et l’humanité. Il n’y a là plus de place pour la reconnaissance des résultats d’élections démocratiques ».[13]

La fonction du fascisme est de veiller à ce qu’on en finisse, une fois pour toutes, avec ce funeste axiome de l’égalité, car, comme le déclare Hitler dans son discours de Düsseldorf en 1934 :

« la démocratie en politique et le communisme en économie sont fondés sur des principes analogues »[14].

Ceci est très exactement le credo actuel des néolibéraux qui n’auront de cesse, surtout après 1945, de trouver d’autres moyens que le totalitarisme à l’ancienne pour sauver l’empire de la propriété privée des ingérences du politique[15]. Mais, à l’époque des fascismes des années 1920-1930, les choses se font ouvertement : le mode essentiel des nominations décisives résulte non pas d’élections libres, mais de désignations effectuées par l’État. Les institutions, qui assuraient la participation égalitaire de tous à la construction de la société, sont vidées de leur contenu. La différenciation des sphères politiques et économiques de la société s’efface pour que les individus ne puissent, en aucune façon, interférer avec l’ordre de la propriété privée[16][19]. Le fascisme est bien une révolution politique, par conséquent, même s’il s’agit d’une très singulière révolution abolissant la révolution, disons toute possibilité révolutionnaire à venir. Les nouvelles corporations sont investies de pouvoirs exclusivement réservés autrefois aux institutions politiques. Le « nouveau féodalisme industriel »[17]sanctionne donc la fin d’une séparation institutionnelle entre l’économie et la politique[18], ce qui permet à Polanyi de souligner la justesse des intuitions de Marx qui avait parfaitement saisi cette « marque véritable du capitalisme libéral »[19].

Il est alors possible de comprendre l’opposition de principe entre socialisme et fascisme, contre l’analyse superficielle des libéraux d’alors qui se plaisent à identifier l’un à l’autre en raison du l’interventionnisme commun aux deux systèmes. En réalité,

« le fascisme s’est en effet efforcé d’élargir le pouvoir de l’industrie autocratique à l’État, détruisant de la sorte le fondement même de la démocratie […] alors que le socialisme prône la restauration de l’unité de la société par l’extension de la démocratie à la sphère économique, le fascisme incarne l’effort diamétralement opposé qui vise à unifier la société en faisant d’une économie non démocratique le maître de l’État »[20].

C’est dans ce cadre que devrait se constituer une planification au service de la couche dominante composée des « nouveaux demi-dieux »[21] du fascisme.

« [Celui-ci] n’est donc pas, par nature, incompatible avec quelque fausse réforme du capitalisme et c’est cela peut-être qui le rend plus dangereux. En effet, il ne peut promettre et entreprendre cette « réforme » que dans la mesure où l’abolition de la démocratie pave la voie à une centralisation absolue du pouvoir entre les mains d’un petit groupe aux intérêts particuliers qui en font usage collectivement »[22].

La forme fasciste du capitalisme renvoie ainsi à une forme de conscience collective de la classe dominante impliquant la prise en main directe de la reproduction socioéconomique : ceci est rendu nécessaire en raison de l’échec de la classique régulation inintentionnelle, telle qu’elle était mise en œuvre par le mécanisme offre-demande-prix du capitalisme libéral. Polanyi insiste sur un point essentiel : cette économie dirigée n’est pas désirée de prime abord par les intérêts dominants, mais elle serait la conséquence inéluctable de l’interventionnisme qui déstabilise le système des prix. La fixation des salaires impliquerait des bouleversements multiformes qui causent, à leur tour, d’autres interventions correctives et systématiques de l’État[23]. L’ « aventure romantico-planificatrice » serait alors le résultat imprévu de la nécessité de surmonter le chaos de l’économie de marché, balayant l’illusion d’Hitler selon laquelle la seule régénération raciale et politique du Reich permettrait le rétablissement économique[24]. Bien après Polanyi, l’historien Norbert Frei reviendra le strict caractère de classe du dirigisme nazi, évoquant même la « privatisation » achevée en 1938 de la politique économique[25].

LE FASCISME COMME IDÉOLOGIE

En apparence, nous allons aborder un domaine, les eaux du trouble de la « philosophie du fascisme » (selon les mots de Polanyi) qui semblent plus éloignées de nous que la socio-économie du fascisme. Car, de notre point de vue présent, les choses sont perceptibles assez directement : qui ne voit que l’Union européenne, par exemple, a réalisé avec bien plus d’efficacité la tâche complexe de soumettre la politique (démocratique) à l’économie (capitaliste), réduisant chaque jour un peu plus la première à des périmètres restreints[26] ? Que paraît obsolète le vieux fascisme avec sa lourde et voyante police politique, ses camps de tous ordres et son interventionnisme aussi manifeste que brutal ! Et qui ne voit aussi qu’en liquidant la coûteuse et embarrassante souveraineté nationale, en confiant la présidence de l’Union à un chef de paradis fiscal, les élites ont résolu avec élégance la question ennuyeuse du gouvernement populaire dans une société de marché [27][30]? Qui ne voit enfin que la séparation institutionnelle entre l’économie et la politique n’a de sens que pour l’homme ordinaire, le passant de Main Street, alors que Wall Street, la City et leurs clones mondiaux sont tenus à bouts de bras par les banques centrales depuis une décennie ?

Réalisant autrement les finalités du fascisme, dans des sociétés terrassées mentalement par deux conflits mondiaux et droguées par l’hédonisme consumériste, les « intérêts établis » (selon l’expression de Thorstein Veblen) osent même affirmer que la simple volonté de recouvrer la souveraineté nationale relèverait du fascisme … C’est l’ « antifascisme » des classes dominantes. Et les idéologues à gage (académique, financier ou médiatique) ne manquent pas pour soutenir cette extravagance.

Néanmoins, l’univers mental des années 1920-1940, que Polanyi met en lumière dans son étude sur la double essence du fascisme, paraît éloigné du lecteur de 2018 : évoquer les figures  du « vitalisme » et le « totalitarisme », oscillant entre « préhistoire » et « posthistoire », semble relever d’un passé à jamais révolu. Toutefois, à y regarder de près, notre époque ne fait que donner d’autres réponses aux troubles anthropologiques engendrés par la société de marché, même si la forme actuelle du capitalisme total est celle d’un capitalisme global. Le fascisme veut la production un homme qui soit seulement un producteur et nullement un citoyen, affirme Polanyi : l’homme nouveau du fascisme sera donc la créature adaptée au premier capitalisme total. Pour cela, il faut en finir avec l’individualisme, héritier du judaïsme, du christianisme et de la Renaissance. Selon Polanyi :

« L’idée que le bolchevisme scelle la fin de la personnalité est presque un cliché de la littérature bourgeoise. Le fascisme se désolidarise totalement de cette critique superficielle. Sa volonté de détruire le socialisme est bien trop implacable pour se permettre d’utiliser dans le combat des accusations mal ciblées au point d’en devenir inefficaces. Il s’est concentré sur un véritable argument : le socialisme est l’héritier de l’individualisme. C’est le seul système économique du monde moderne dans lequel la substance de l’individualisme peut être sauvegardée »[28].

Il ne s’agit plus de façonner un dessein collectif, mais d’accomplir ce qui est requis techniquement pour satisfaire la totalité, étant entendu que les intérêts des plus forts déterminent ce qui est utile socialement. Le fascisme est donc un utilitarisme absolu, et c’est pourquoi il est « radicalement anti-individualiste ». Bien évidemment, Polanyi ne dit nullement que l’individualisme promu par le socialisme (au sens où il l’entend) est cette forme d’individualisme hédoniste et marchand qui a triomphé après-guerre : l’individu dont il est question ici n’est autre que la personne et ses réflexions d’entre-deux-guerres s’inscrivent dans un cadre particulier bien résumé par le titre même du livre d’où est issu son essai de 1935 sur le fascisme : Christianity and Social Revolution. L’individualisme que défend Polanyi est un personnalisme et, d’ailleurs, qui peut croire que la partie individuelle d’un système aliénant – comme l’est la société de marché – est un être réellement individué ?

Polanyi remarque que la fabrication de cet homme nouveau, comme être pour la production, pose un problème existentiel, celui de la signification même de la vie. C’est pourquoi le « totalitarisme », cette composante du fascisme qui sort l’homme de l’histoire[29], se double d’une enveloppe vitaliste, que l’Allemagne nazie – là où émerge le fascisme radical – développe surtout, et qui renvoie l’homme avant l’histoire, avant que la civilisation judéo-chrétienne ne corrompe son désir d’affirmer sa puissance. Le sentiment d’une vie communautaire authentique, fondée sur le lien présocial de la race et l’exaltation de soi par l’exploit individuel et collectif, permet de fabriquer de la société là où la monotonie de la société totalitaire peut engendrer fuite et ennui. La communauté raciale est ce ciment porteur de vie, élément prépolitique par essence, donnant une façon d’âme à une société postpolitique gouvernée par la technique et régie par l’impératif d’efficacité. La « religion politique » nazie liquide  le concept d’humanité en même temps que celui d’individu. Commentant le livre d’Alfred Rosenberg[30], Polanyi écrit :

« Une philosophie clairement anti-individualiste doit rejeter le concept d’humanité, si ce n’est en un sens purement zoologique, d’où la véhémence des attaques fascistes de tous horizons contre le concept même d’humanité. On confie donc au principe national-racial la double mission de résister à la fois au pôle individualiste et au pôle universaliste de l’humanité en tant que communauté de personnes. Le refus de l’internationalisme de la part des fascistes n’est que le pendant de leur refus de la démocratie. Le capitalisme corporatif est à la fois autoritaire et nationaliste ; il proclame l’inégalité des individus tout comme celle des nations. « L’internationalisme et la démocratie sont inséparables » déclare Hitler dans son discours de Düsseldorf, trop méconnu encore, sur les fondements du national-socialisme »[31].

Se déploient ainsi les fascismes, dans une ambivalence entre vitalisme et totalitarisme, entre ante et post politique. En Allemagne, dans les années 1930, le vitalisme devient prédominant. Mais, quelle que soit la dominante qui l’emporte dans le fascisme, Polanyi insiste sur le fait que l’homme nouveau, rouage enfin efficace de la grande machine sociale productiviste, implique un changement de la conscience humaine elle-même :

« La période de transition vers un autre type de conscience est nécessairement longue. Hitler parle en terme de génération pour en donner une idée »[32].

Les fascismes dévoient avec succès l’énergie révolutionnaire que suscite l’insatisfaction profonde causée par la société moderne. Juste avant la prise de pouvoir d’Hitler :

« il est devenu encore plus clair que l’essence du fascisme allemand ne réside pas dans des contre-revendications porteuses d’un contenu précis, mais dans cette participation formelle et apparente des masses au pouvoir autoritaire qui s’exerce sur elles. Plus précisément, l’essence du fascisme allemand consiste, en s’appuyant sur une organisation, à faire en sorte que les masses se dépossèdent elles-mêmes de leur pouvoir »[33]

Le fascisme est donc la contre-révolution absolue. Il se sert du désir de la révolution authentique pour donner forme à tout autre chose, comme l’explique Slavoj Zizek :

« la furie même des pogroms antisémites est la preuve a contrario de la possibilité d’une révolution prolétarienne authentique : son énergie excessive ne peut se lire que comme réaction à la conscience (« inconsciente ») d’une possibilité révolutionnaire ratée »[34].

Comment ne pas ainsi penser que ce qui est appelé parfois « révolution islamique » en Iran ne procède pas, en réalité, d’une telle inversion du processus révolutionnaire originel ? Ce n’est pas la première fois dans l’histoire contemporaine que la religion a habillé une transformation sociale de nature fasciste[35]. Mais, belle ironie de l’histoire, une partie de la gauche radicale, fascinée par l’exotisme (et donc restée paternaliste), n’a encore que les yeux de Chimène pour cette récente transformation fasciste de type oriental ?

Polanyi est ainsi frappé par l’universalité du phénomène fasciste qui marque son temps : partout où existe la division institutionnelle entre politique et économie, si caractéristique de la modernité et si peu à même d’affronter les périls du temps, les tendances fascistes émergent. Même dans les nations où le tissu de l’économie de marché n’a pas encore établi son empire, la déstabilisation sociale, qui  accompagne ce processus de modernisation, incline une partie de l’élite et du peuple dans ces années 1920-1930 à choisir la « solution » fasciste. Certes, l’émergence d’une seconde société mondiale de marché s’effectue dans un contexte technique, institutionnel et géopolitique différent et c’est pourquoi les crises n’aboutissent pas, pour l’heure, aux transformations fascistes qui émergèrent il y a près d’un siècle.

Pour autant, les tendances immanentes à la dialectique du « double mouvement », qui caractérise toute société de marché, sont bien à l’œuvre. C’est pourquoi des éléments de fascisme hantent la société de marché et s’adaptent à un contexte de mondialisation et de multiculturalisme. Pour fabriquer un lien communautaire, qui justifie l’emprise sur les populations des nouveaux Alfred Rosenberg, les nouveaux idéologues différentialistes et agitateurs en tout genre repassent le plat de l’« idolâtrie de la race » que dénonça Polanyi. Et puisent dans la nostalgie de l’ethnique ou du religieux, voire même dans toutes les synthèses possibles entre ces deux nostalgies, synthèses typiques de ce nouvel esprit d’un monde sans esprit (pour paraphraser Marx). Il s’agit donc toujours de constituer des communautés organiques contre les sociétés démocratiques. Évidemment, ce processus est facilité par le fait que nombre de sociétés démocratiques sont fragilisées par une insécurité sociale croissante et un sentiment de perte de liens consécutif à la pression croissante des marchés concurrentiels.

CONCLUSION. L’AVENIR D’UN SPECTRE

Il semble bien difficile de parler de fascismes réellement existants au pouvoir dans les pays de l’Union Européenne, maintenant, pour peu que les mots aient un sens et compte tenu des critères que retient Polanyi. Ces critères sont précis et pertinents, en ce sens qu’ils permettent d’effectuer des approches comparatives, ce qui constitue, pour cet auteur et son école, un moment décisif de tout discours scientifique sur la société. Et c’est bien parce que le comparatisme est ici défendu que son exercice raisonné permet d’éviter des confusions propres à l’époque. Ainsi, l’affirmation de la référence nationale ne constitue pas, en soi, un repli nationaliste (syntagme répandu[36]) mais une réaction à l’irréaliste pensée libérale. Celle-ci, dès son premier âge d’or au XIXe siècle, faisait de la nation un concept « tribaliste », ce que rejetait Polanyi, tout comme il refusait cette autre idée que la souveraineté ne pouvait qu’être une illusion en forme de résurgence de « l’esprit de clocher »[37]. Mais, les libéraux savent que l’effacement de la nation est une façon efficace d’en finir avec ces solidarités concrètes qui permettent d’incarner les idéaux de la justice sociale. Et un internationalisme qui supposerait la liquidation des nations n’est qu’un oxymore utile au service de l’internationale du capital[38].

En revanche, aujourd’hui comme hier, l’arrogance libérale et l’aveuglement de la gauche peuvent engendrer des dérives politiques qui, sans être forcément du fascisme au sens strict pourraient s’inspirer de son esprit. Mais, nous venons de le voir, cela se produit dans une société mondiale de marché travaillée par des communautarismes qu’elle contribue à engendrer et fortifier, dont elle profite à court terme, ce qui, mine finalement la cohésion sociale. Telle une nouvelle déclinaison de l’antinomie de la raison libérale. A cet égard, il n’est pas sûr que notre monde soit devenu absolument post-totalitaire ; sans doute, les institutions des peuples d’Occident les protègent-elle, pour un temps, de la résurrection de la production industrielle de cadavre comme l’écrivit quelque part Hannah Arendt. Mais, la subordination de plus en plus grande des libertés individuelles et collectives au profit de l’impératif de l’ « efficacité » et la primauté accordée à un changement social éradicateur, qui n’a autres finalité que lui-même, plonge les nations politiques dans un inquiétant désarroi. Et le retour stupéfiant d’une raciologie qu’on aurait pu croire disparue à jamais (mais parfaitement fonctionnelle eu égard à la nouvelle logique du capitalisme) jette une dernière ombre au tableau …

[1] Quand bien même elle aurait repris quelque substance, sous la forme d’une série de réformes rompant avec le capitalisme, comme l’esquissait le Programme Commun de la gauche des années 1970. Des penseurs comme Michel Foucault s’effrayaient de cette possibilité : leur radicalité n’avait jamais rien eu en réalité de révolutionnaire et les « nouveaux philosophes » (Bernard-Henri Lévy etc.) purent, grâce à Foucault, commencer leur ascension. Voir Michael Christofferson, Les Intellectuels contre la gauche – L’idéologie antitotalitaire en France (1968-1981), traduit de l’anglais par André Merlot, Préface de Philippe Olivera, Agone, 2014. Les épigones actuels Foucault continuent le jeu ambigu du maître …

[2] Gallimard, 1983, 1944 pour la première édition en langue anglaise.

[3] Seuil, 2008. Voir notamment les pages 353-445. Il faut souligner que Polanyi a tenté de penser globalement le fait social-économique, au-delà du capitalisme libéral et de ses alternatives : voir Commerce et marché dans les premiers empires (Bord de L’Eau, 2017) qui condense ses recherches en anthropologie économique de ses dernières années. Sur sa critique de l’idéologie économique : https://www.hisoma.mom.fr/sites/hisoma.mom.fr/files/annuaire-du-personnel/maucourant-jerome/SEHT29092015.pdf

[4] Karl Polanyi, La Grande Transformation, op. cit., p. 54.

[5] Et ce n’est pas parce que le libéralisme pose l’autonomie de l’économie vis-à-vis de la société que cette autonomie est réelle Voir Jérôme Maucourant, Avez-vous Polanyi ?, Flammarion, 2011.

[6] Comme l’écrit un historien mettant en valeur la problématique de Polanyi : « L’exacerbation des tensions sociales violentes, issues de la révolution industrielle généralisée en Europe, ne trouva d’autres issue qu’un nationalisme belliciste et des dictatures terroristes qui surgirent dans les années 1920, et dont certaines prolongèrent leur emprise dans les années 1970, avec la bénédiction des classes dominantes occidentales obnubilées par le spectre du collectivisme ». Cf. Alain Guerreau, L’avenir d’un passé incertain – quelle histoire du Moyen-Age au XXIe siècle ? –, Seuil, 2001.

[7] Karl Polanyi, « Notre mentalité de marché est obsolète », dans Essais de Karl Polanyi, op. cit., p. 513.

[8] « La fiction de la marchandise ne tenait aucun compte du fait qu’abandonner le destin du sol et des hommes au marché revenait à les anéantir. Ainsi le contre-mouvement consista à contrôler l’action du marché en ce qui concerne les deux facteurs de production que sont le travail et la terre. Telle fut la principale fonction de l’interventionnisme ». Cf. Karl Polanyi, La Grande Transformation, op. cit., p. 180.

[9] Ibid., p. 284.

[10] Dans un texte publié en anglais en 1935 : « L’essence du fascisme », pp. 369-395, Essais de Karl Polanyi, op. cit., p. 393.

[11] Jérôme Maucourant, « La démocratie est-elle une superstructure du capitalisme ? Un regard de Karl Polanyi sur le marxisme », Revue du MAUSS permanente, 13 mars 2010 [en ligne]. http://www.journaldumauss.net/./?La-democratie-est-elle-une

[12] Karl Polanyi, « Le fascisme et la terminologie marxiste », 1934, dans Essais de Karl Polanyi, op. cit., p. 427.

[13] Karl Polanyi, « Contre-Révolution », 1933, dans Essais de Karl Polanyi, op. cit., p. 363. Plus qu’en Europe à l’heure qu’il est, ce type de processus est observable en Iran juste après la révolution ou en Turquie dans les années 2010. L’indulgence d’une partie de l’intelligenstia vient du caractère supposé « anti-impérialiste » de ces régimes et de la crise de l’universalisme, laquelle permet à des idéologies totalitaires de produire leur « féminisme ». Sur un aspect du problème, Jacques Jedwab et Jérôme Maucourant, « L’émergence d’un national-islamisme », L’observatoire des religions [en ligne], 2007 :

http://www.observatoiredesreligions.fr/spip.php?article87

[14][17] Cité par Karl Polanyi, « L’essence du fascisme », Essais de Karl Polanyi, 1934, p. 393.

[15] Même si certains, comme Hayek, n’hésiteront pas à soutenir ouvertement des régimes qui, sans être à fascistes au sens strict, liquideront la démocratie au profit des marchés libres : on pense à Friedrich Hayek, bien sûr, soutien de Pinochet. Qui reçevra aussi les soutiens locaux d’un autre ténor du néolibéralisme, Milton Friedman.

[16] Le fascisme « laisse le capitalisme intact ». Voir Karl Polanyi, « Le fascisme et la terminologie marxiste », Essais de Karl Polanyi, 1934, p. 428.

[17] Karl Polanyi, « Marx et le corporatisme », Essais de Karl Polanyi, 1934, p. 438.

[18] Ibid., p. 439.

[19] Ibid.

[20] Ibid., p. 439 et p. 445.

[21] Karl Polanyi, « Le fascisme et la terminologie marxiste », Essais de Karl Polanyi, 1934, p. 429.

[22] Ibid., p. 428.

[23] « Quelque soit la nonchalance avec laquelle l’État corporatif progresse en Italie, le simple fait que les gouvernants non seulement ne cessent de le promettre mais sont obligés de le préparer en de nombreux points essentiels de l’économie, est révélateur d’une nécessité plus profonde qui entraîne toute révolution fasciste vers une économie dirigée. Et pourtant, en Italie, cette révolution se réduisait à l’action d’une couche restreinte de dirigeants ; en Allemagne c’est à des masses populaires considérables qu’elle promet un nouvel état de la société […] La détermination étatique des salaires conduit inévitablement au contrôle étatique des prix, à l’autorisation étatique des embauches et des licenciements, à l’autorisation étatique des placements de capitaux, c’est-à-dire à l’intervention des autorités dans l’économie privée à tous les niveaux de l’activité […] Il n’y a pas d’économie libre dans l’État total. L’aventure romantico-planificatrice ne sera pas épargnée à l’économie allemande », voir Karl Polanyi, « Hitler et l’économie », Essais de Karl Polanyi, 1933, p. 367-8.

[24] Ibid., p. 365.

[25] L’importance de la firme d’IG Farben au sein même de l’État, en est le symbole. Cf. Nobert Frei, L’État hitlérien et la société allemande – 1933-194, préface par H. Rousso, Paris, Seuil, 1994, p. 134 (1987 pour la première édition).

[26] D’un strict point de vue libéral, Walter Oswalt, un petit fils de Walter Eucken (un théoricien fameux de l’ordolibéralisme), appela les Français à voter non en 2005 en raison du fait que le traité proposé par referendum violait la séparation des pouvoirs. Voir son livre Constitution européenne, non. Pour une alternative radicale, Parangon/vs, Lyon, 2005.

[27] Deux expressions que Polanyi aimait utiliser.

[28] Karl Polanyi, « L’essence du fascisme », 1935, Essais de Polanyi, op. cit., p. 373.

[29] Polanyi attribue à Othmar Spann une théorisation du fascisme sous sa forme « totalitaire », qui se distingue du fascisme vitaliste d’un Rosenberg. Voir dans les Essais de Karl Polanyi, « Othmar Spann, le philosophe du fascisme », pp. 413-417 et « L’utopie fasciste de Spann », pp. 419-423.

[30] Alfred Rosenherg, Der Mythus des 20. Jahrhunderts: eine Wertung der Seelisch-Geistigen Gestaltenkämpfe unserer Zeit, Munich, Hoheneichen, 1932. Rosenberg devint, par la suite, « commissaire du Führer pour les affaires relatives à la philosophie de la vie », c’est-à-dire l’idéologue officiel du parti nazi.

[31] Karl Polanyi, « L’essence du fascisme », op. cit., p. 391.

[32] Ibid., p. 394.

[33] Karl Polanyi, « Contre-Révolution », op. cit., 1932.

[34] Slavoj Zizek Bienvenue dans le désert du réel, Paris, Flammarion, 2002, p. 48-49.

[35] Karl Polanyi, « L’Autriche corporative, une société fonctionelle ? », Essais de Karl Polanyi, 1934, pp. 407-412.

[36] Ceci est bien discuté par Gil Delannoi, voir son intervention : http://nation-republique-sociale.fr/intervention-de-gil-delannoi-au-lancement-de-nation-republique-sociale/

[37] Karl Polanyi, La Grande Transformation, op. cit, p. 266.

[38] Selon la belle expression de l’économiste Pierre Dockès, L’internationale du capital, PUF, 1975. Ouvrage écrit avant la conversion de cet auteur aux mirages de la mondialisation des années 1990.

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