Rémi Soulié : « Le retour de la souveraineté politique supposerait le retour d’un ordre symbolique commun. »

Critique littéraire et essayiste français, Rémi Soulié vient de publier Racination aux éditions Pierre-Guillaume de Roux, après Pour saluer Pierre Boutang (2016 ). Dans son dernier ouvrage, il revient sur l’importance des racines, mais surtout de la poétique comme moyen de résistance à l’uniformisation. Une ode à l’immanence contre les forces qui tendent à atomiser les individus.

CERCLE DES PATRIOTES DISPARUS : Souverainisme, patriotisme, nationalisme sont des synonymes parfaits dans certains discours politiques. Comme distingueriez-vous ces trois notions ?

RÉMI SOULIÉ : J’ai tendance à comprendre le souverainisme contemporain comme une théorie ou un concept politiques — qui peuvent éventuellement (re)devenir une pratique — selon quoi, très généralement, la souveraineté doit être politique, précisément (et non pas ploutocratique, comme c’est le cas aujourd’hui) dans un cadre a priori stato-national et démocratique. Autrement dit, en théorie, le souverainisme suppose me semble-t-il la souveraineté du peuple…souverain, soit sur un mode indirect (la démocratie dite représentative, à laquelle je ne « crois » pas une seconde), soit sur un mode direct (la démocratie directe, sur le modèle référendaire, des votations suisses ou des franchises, de l’exercice réel des libertés réelles.) Ma préférence, en la matière, va plutôt à la monarchie, dans un cadre fédéral respectueux des provinces, des langues et des peuples, où s’applique le principe de subsidiarité que la formule maurrassienne « l’autorité en haut, les libertés en bas » résume assez bien. Si la question de la souveraineté politique se pose dans un cadre stato-national démocratique, c’est qu’elle a disparu, notamment en raison de l’hégémonie libérale.

Le patriotisme, dans mon esprit, est essentiellement lié à la Révolution française : la souveraineté se déplace du roi à la nation et, théoriquement, au peuple qui, patriote, s’aime en quelque sorte lui-même par déplacement et extension (comme si le peuple de l’ancienne France, aliéné par les tyrans, en avait été incapable). Outre cette acception très largement idéologique, car abstraite en raison des fondements mêmes de la République française (le peuple de l’ancienne France n’avait pas à aimer la France comme idée universelle de république universelle), j’y vois aussi un sens plus charnel — et c’est ce qui m’importe : la terre du ou des pères, ce qui suppose une lignée, une famille, un héritage, un enracinement, une race (dans le sens de Péguy, bien connu, ou d’Evola, lequel distingue la race du corps, de l’âme et de l’esprit) que le roi incarne en même temps qu’il représente le pont unissant la terre au ciel et, comme tel, la plénitude du symbolisme au fondement de toute politique digne de ce nom. En ce sens précis, je suis patriote.

Le nationalisme, enfin, est soit l’exacerbation du sentiment patriotique au point de faire de la nation un absolu (c’est la conséquence du patriotisme révolutionnaire, qui a par exemple conduit à ce que Léon Bloy appelait « la guerre d’extermination » de 14-18 et à une forme de génocide au point que la France ne s’est jamais remise de cette saignée ; la Première Guerre mondiale, pour nous autres Français, comme disait Bernanos, est la dernière césure de notre histoire), soit un positionnement politique éminemment respectable qui, face aux abandons répétés, aux lâchetés, à la lassitude, appelle à un sursaut populaire national. En toute rigueur, par exemple, je ne crois pas que l’on puisse dire de Maurras, malgré la participation de l’Action française à l’Union sacrée, qu’il ait été nationaliste ; il était monarchiste, ce qui suffit à et pour la France, qui demeure un royaume « par provenance et destination », selon la vision d’Henry Montaigu.

Le rapport entre souveraineté et modernité semble toujours être le grand absent des théoriciens comme des politiques – surtout à gauche, y compris chez ceux qui se réclament pourtant du souverainisme – ; ne sont-ils pas pourtant deux concepts antinomiques ? Faut-il être antimoderne quand on se veut souverainiste ou patriote ?

Je crois que oui, dès lors que la modernité, entre autres points, se caractérise par la dissémination, la contrefaçon ou l’inversion parodique des hiérarchies. La séparation de l’autorité spirituelle et du pouvoir temporel, puis la primauté du second sur la première, puis l’affaiblissement et l’abolition du pouvoir temporel lui-même — du politique — au profit de la troisième fonction, celle des marchands, donc, du tiers état, de l’argent, des producteurs (et, parmi les producteurs, de ceux qui possèdent les moyens de production, comme disait Marx, puis de ceux qui possèdent l’argent) participent de la définition de la modernité — on peut d’ailleurs s’interroger sur le rôle qu’a joué le christianisme dans son émergence à travers non pas tant la séparation que la distinction entre l’autorité spirituelle et le pouvoir temporel ; c’est une vaste question, mais le christianisme a me semble-t-il introduit un coin dans l’organisation traditionnelle des sociétés. Autrement dit, le retour de la souveraineté politique supposerait le retour d’un ordre symbolique commun — et, d’abord, du langage —, donc, de la communauté du peuple, donc, du peuple, et la pulvérisation de ces atomes  plus ou moins agrégés que les démocrates, adeptes des nuées, appellent les « citoyens ». Autrement dit à nouveau, cela supposerait la mémoire de l’Être et le retour du divin. Nous sommes en effet bien loin des modernes… Un tel retour ne dépend pas de nous, mais de l’Être lui-même, des dieux et des cycles. Nous sommes dans l’âge sombre, dans l’âge du loup des Eddas, mais nous pouvons toujours traverser la nuit (sacrée ?), avec Hölderlin, en habitant en poètes. C’est ce que je me suis efforcé de dire dans Racination et c’est ce que je vis.

Le titre de votre dernier ouvrage, Racination, n’est pas sans faire penser à L’Enracinement de Simone Weil. Êtes-vous d’accord avec cette dernière qui partait du postulat que la dérive des sociétés modernes était de croire que le ciment d’une communauté politique serait la liberté, alors qu’il s’agirait selon elle de l’obligation – de faire ou de ne pas faire ?

En « paysan rendu au sol », avec la « réalité rugueuse à étreindre » (Rimbaud), je me sens proche de toutes les conceptions aristocratiques de l’existence. Noblesse oblige, oui. Le père de ce fils du peuple (pas au sens de Maurice Thorez) qu’était Albert Camus avait dit un jour à ce dernier : « Un homme, ça s’empêche ». Que l’on songe, aussi, à la common decency d’Orwell. Je me fiche de la Liberté — tout comme, d’ailleurs, de l’Égalité et de la Fraternité — mais je suis viscéralement attaché aux libertés françaises et européennes (aux franchises des Francs) et à l’amitié, à la philia aristotélicienne. La liberté des modernes, elle, est une cochonnerie capricieuse, narcissique, hédoniste, marchande, au nom de laquelle les machines désirantes et consuméristes veulent à tout prix que leurs misérables petits tas de secrets soient sanctifiés par la loi et le droit. Vivre et penser comme des porcs… (Dieu sait que j’aime les cochons ; ils ne sont bien évidemment pas visés ici.) Je réclame le retour des facultés discriminantes, soit, de l’esprit ! Jean Genet et Pasolini, sur ce point, ont dit l’essentiel. Je crois que le second, en particulier, vous est cher, et peut-être ne me démentirez-vous pas si je le considère comme un homme d’une grande noblesse, à l’instar de ce qu’il reste de peuple. L’absence presque totale de surmoi dans la modernité explique l’« envie de pénal » (Philippe Muray) qui la caractérise aussi, et la prolifération cancéreuse des lois et des règlements, avec l’institutionnalisation de la corruption au moins mentale et spirituelle qui va avec. Nous sommes donc non seulement privés de la possibilité de l’advenue des dieux, mais, aussi, de celle des démons transgresseurs : il n’y a plus que de petits diablotins issus des cercles très inférieurs de l’Hadès, inaptes à la magie noire, réduits à la provocation subventionnée. Ils forment les grossiers bataillons de la bourgeoisie et prennent plaisir à « choquer le peuple », qu’ils méprisent, comme autrefois d’aucuns voulaient « choquer le bourgeois ».

Dans Racination vous vous posez comme légataire de deux traditions qui semblent contraires que sont le paganisme et le christianisme. Ce dernier serait-il malgré tout le véritable légataire du paganisme en fin de compte ?

Le catholicisme romain, sans guère de doute. L’Église pour durer — ce qui n’était pas nécessairement prévu dès lors que les premiers chrétiens, conformément à l’Évangile, espéraient une parousie imminente — a dû composer. Elle s’est glissée dans l’armature impériale des pontifes… souverains et a baptisé à tour de bras les sources, les fontaines, les temples, les carrefours, les chemins, le Graal, Platon, Aristote, Virgile, les traditions et les contes populaires, les génies des lieux, etc. Politiquement et militairement, c’était bien joué. Théologiquement aussi, d’ailleurs : il n’y a aucune raison pour que le Christ ne récapitule pas tout. Ensuite, tout dépend si l’on croit ou non en la grâce et en l’univers invisible tel que le pense l’Église… Par ailleurs, la devotio moderna, si bien nommée (que l’on devrait traduire par la « déviation monderne »), ne pouvait que déboucher sur l’actuelle protestantisation du catholicisme, son moralisme, son sentimentalisme infects, sa philanthropie et, même, son enfilanthropie, comme disait Jean Lorrain (j’y suis fermement opposé pour les clercs, même si j’en souris tant tout cela est humain, trop humain).

Sur la tradition justement, vous semblez très proche de la pensée de Chesterton. Pensez-vous aussi qu’elle soit « une extension du droit de vote au passé. C’est la démocratie des morts. La tradition refuse de se soumettre à la petite oligarchie arrogante de ceux qui ne font que se trouver par hasard sur terre » ?

C’est une belle formule — Chesterton avait du génie ! Il avait raison, bien sûr. Je ne conçois pas les hommes comme des monades atomiques. Je suis très attaché aux libertés, je l’ai dit, mais dans le cadre d’une vision holiste, communautaire, de l’existence — c’est pourquoi, d’ailleurs, quoique pas dogmatique pour un sou, je suis aussi très attaché au dogme de la communion des saints : communion des saints et communauté du peuple ! Il faut s’intéresser aux personnes, y compris aux Trois Personnes de la Trinité, et plaindre les individus (j’entends par là le troupeau des damnés qui se croient seuls). En filigrane de votre question se trouvent celles de l’universalité et de l’universalisme, qui demanderaient bien des développements. Je dirais très brièvement que l’universalisme catholique, pour faire un pléonasme, me semble a minima très problématique et que celui de la gnose, de la connaissance sacrée, de la métaphysique guénonienne ou des sophia, philosophia et religio perennis de Schuon, si problématiques soient-elles elles aussi, me paraissent embrasser beaucoup plus justement la vérité conçue comme aletheia donc, comme ésotérisme ou hermétisme. Je pense y revenir dans un prochain livre.

L’opposition que l’on peut déduire entre la tradition et la modernité, le fait que la seconde exige l’oubli de la première, ne traduirait-elle pas un projet totalitaire d’homme nouveau que le Pouvoir pourrait façonner à sa guise une fois oubliées son identité et ses origines, et dont la perte de souveraineté serait le corollaire ?

Exactement. C’est ce que Renaud Camus appelle la Matière Humaine Indifférenciée (à quoi s’opposent, par exemple, les « hommes différenciés » d’Evola.) La modernité est l’œuvre d’apprentis sorciers qui sécularisent (encore une fois, je m’interroge sur le rôle joué par le christianisme). Le thème paulinien de l’homme nouveau, laïcisé, débouche sur toutes les manipulations possibles et imaginables, rien ne vient faire obstacle à son expansion, aucun surmoi, aucun ordre symbolique, aucune loi non écrite ni, par conséquent, aucune loi naturelle, depuis longtemps mises au rebut par ceux que Péguy appelait judicieusement les « malins » (Antigone est demandée à l’accueil) : l’eugénisme, au sens large, nous guette, après les bricolages expérimentaux du national-socialisme, du maoïsme, du pol-potisme, etc. Les modernes, pour faire une métaphore qu’ils comprendront, veulent effacer nos disques durs au profit de disques mous, malléables, effaçables et manipulables à souhait (la propagande et la publicité se chargent des travaux pratiques.) Le troupeau, très contrôlé, se montrera ainsi docile au bon pasteur, aussi invisible que la main du sacro-saint marché (c’est d’ailleurs la même main). Le pouvoir a besoin de somnambules hypnotisés par le spectacle, le pouvoir a besoin d’amibes flasques et d’analphabètes diplômés. En quelques mots, le pouvoir a besoin d’électeurs volontairement serves.

L’oubli est effectivement au cœur de cette histoire, l’oubli de l’Être, l’oubli de la Lettre, l’oubli des morts qui sont pourtant vivants, l’oubli de ceux qui sont à naître, l’oubli de la mémoire même, comme en atteste la sainte inquisition à travers l’injonction au devoir-de-mémoire (nos maîtres sont d’incorrigibles kantiens ; comme tous les adeptes de l’impératif catégorique, comme tous les moralisateurs puritains et hédonistes, ils sont cruels ; en ce qui me concerne, je suis un nietzschéen, adepte de « la plus longue mémoire » qui, en l’occurrence, remonte au paléolithique inférieur, comme celle de Joseph Delteil).

« La sûreté des trônes se fonde sur la poésie » est une formule du général Von Gneisenau que vous reprenez, mais aujourd’hui ne sommes-nous justement pas dans la situation inverse, que l’on pourrait résumer par la formule nietzschéenne « lls veulent tous s’approcher du trône : c’est leur folie – comme si le bonheur était sur le trône ! Souvent la boue est sur le trône – et souvent aussi le trône est dans la boue » ?

Aujourd’hui, il n’y a plus de trône, sauf au sens scatologique, en effet, la boue et la merde étant ici équivalentes. Je relis souvent l’admirable Traité du style d’Aragon, et je pense à ces hommes politiques qui ont l’obsession de « faire » sans se rendre compte qu’en français, « faire », rappelle Aragon, c’est d’abord, intransitivement, faire caca. Nietzsche a parfaitement raison de dire, aussi, que la plèbe est en bas ET en haut (si tant est qu’il y ait encore un haut et un bas, ce dont je doute). Cette conjonction est aveuglante dans la configuration actuelle, à tous les niveaux (si tant est qu’il y ait encore des niveaux, ce dont je doute). Abolissez le peuple et la noblesse : reste la plèbe, dorée ET racailleuse, la première employant de plus en plus ouvertement la seconde, ce qui est logique.

La course au trône est insignifiante puisque ce n’est pas là que les choses se passent (disons plutôt que, là, elles se chiassent, si vous me permettez ce plus-de-jouir auquel je renonce rarement.) Vous pouvez élire un hamster ou un ragondin (la mode est à l’anti-spécisme), cela ne changera pas grand-chose.

Vous prenez très à cœur le sens de la poésie que doit avoir une œuvre – qu’elle soit intellectuelle, littéraire ou politique – comme l’illustre votre dernier ouvrage, Racination. Partagez-vous le propos de Pier Paolo Pasolini qui affirmait que sans poésie innervant les âmes, une résistance succombera toujours au système d’uniformisation qu’elle prétendait combattre ?

Décidément, il faudra que je relise Pasolini, dont j’ai dévoré une grande partie de l’œuvre pendant mon adolescence. Mon dernier souvenir de lecture, éblouissant, remonte à la publication en français des Écrits corsaires.

Lui aussi a parfaitement raison. C’est exactement ce que j’ai essayé de dire et que vous exposez avec rigueur. Je conçois moins la poésie comme participant d’une vision esthétique de l’existence — quoique je comprenne cette dernière et ceux qui l’ont eue (je pense, notamment, à Brasillach et à son « fascisme immense et rouge », grâce auquel son Anthologie de la poésie grecque est admirable) — que comme un chant, un éternel mémorial de vie, plein et rond comme la lune, par lequel les mortels que nous sommes habitons justement, exactement, noblement l’existence. Qui habite la terre en poète est un résistant insaisissable, oui, un Wanderer qui recourt aux forêts en temps de détresse — fût-il, comme l’anarque jüngerien, au cœur de la dis-société. La poésie, au fond, c’est la Tradition primordiale, le mémorial de la gnose immémoriale, l’alexipharmaque contre les poisons de la modernité et, surtout, l’affirmation… souveraine de l’Être — l’unique souverainisme — ou, plus exactement encore, l’esprit ou le souffle, l’inspiration de l’Être par qui, dirait S. Paul (quoique je ne le conçoive pas exactement comme lui), nous avons l’être, le mouvement et la vie. La prose des codes peut bien s’obstiner à raturer plus ou moins rageusement le poème, il réapparaît toujours sur le palimpseste. Il suffit de garder les yeux ouverts, car, comme disait Claudel, l’œil écoute. Dès lors que ce n’est pas le cas, nous sommes en effet voués à l’échec tant le libéralisme est prompt à absorber des opposants dont, à la lettre, il se nourrit ou qu’il suscite puis modèle à son image, car il en a besoin pour vivre (le gauchisme altermondialiste en est un exemple). En revanche, il n’a aucune prise sur la poésie, dont il n’a même pas idée de l’Origine.

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