Georges Bernanos contre les robots

« Français, nous avons libéré l’État, mais la libération de la patrie n’est pas achevée, on se demande si elle est seulement commencée », disait Georges Bernanos au moment de la Libération. Lui qui espérait qu’elle permît un retour du « mouvement de 1789 », il ne put constater qu’avec amertume, une fois de retour en France, si la patrie «  n’est pas encore, sur son propre sol, une exilée.» La « civilisation des machines » qu’il voit à l’œuvre dans les démocraties européennes représente à ses yeux la fin de tout espoir révolutionnaire, de régénérescence nationale. Loin de se faire une vision romantique du peuple, ce dernier, aux yeux de Bernanos, était « pour la France, ce qu’est la France pour le reste des nations, une dernière réserve d’humanité, de substance humaine, dans un monde déshumanisé. » Être patriote revient à être antimoderne chez Bernanos. Il ne peut imaginer que l’amour de sa patrie, et plus particulièrement de la France, puisse être compatible avec la désacralisation de tout et de tout le monde qu’impose la Technique. Dans son essai La France contre les Robots, Bernanos entend le terme de « robot » dans ses deux acceptions, celle de la machine mais aussi celle d’esclave dépourvu de toute spiritualité.

C’est d’ailleurs le propre de l’évolution de la littérature bernanosienne qui, auparavant classée avec Mauriac et Drieu de La Rochelle, se trouve désormais entourée de Péguy, Ellul ou encore Pasolini. Georges Bernanos a eu la singularité, à l’instar de Péguy, de lier patriotisme et antimodernisme. Ce qu’il dénonce c’est « l’accord chaque jour plus intime du Capital et de la Science, du Ploutocrate et de l’Ingénieur, d’où va sortir une sorte de déterminisme économique, une Loi d’airain seule capable de remettre la multitude à genoux », c’est autant parce qu’il y voit le germe de la « la naissance d’une civilisation inhumaine qui ne saurait s’établir que grâce à une vaste, à une immense, à une universelle stérilisation des valeurs de la vie » que ce qui perdit la France et les démocraties européennes avant la Seconde Guerre Mondiale. Parlant de la révolte des élites presque un demi-siècle avant le sociologue Christopher Lasch, Bernanos voit en elles le défaut de patriotisme, et même un antipatriotisme avéré, qui conduisit la France dans le gouffre du conflit mondial, c’est-à-dire en laissant « la démocratie se tirer d’affaire toute seule, selon les règles du jeu démocratique, dût-elle se détruire en essayant de se sauver. »

À ce sujet, vouloir classer Georges Bernanos sur l’échiquier politique relève de l’absurde. Disant volontiers « je n’ai jamais été démocrate » et « je ne suis pas anti-démocrate », royaliste revendiquant le « mouvement de 1789 » et même « Je serais aujourd’hui communiste si je pouvais encore croire au peuple comme j’y ai cru jadis », Bernanos n’est pas homme d’appareil, ni de parti, et de Gaulle en dira même : « celui-là, je n’ai jamais pu l’attacher à mon char. » Bernanos n’a que faire des régimes politiques, mais pour lui la démocratie porte en elle tous les germes qui donneront naissance à la « civilisation des machines » et ajoute non sans ironie, que tout le monde se dit démocrate, « y compris le Führer et Mussolini ». En bref, pour Bernanos, « C’est le citoyen qui fait la République ; une démocratie sans démocrates, une république sans républicains, c’est la dictature de l’intrigue et de la corruption » et ce ne sont pas les régimes qui font la force des peuples, mais bel et bien l’inverse, opinion qu’il partage avec Péguy et avec Malaparte. Si on le range désormais volontiers à leurs côtés, c’est justement parce que la critique bernanosienne du pouvoir est une critique antimoderne, farouchement attachée aux valeurs de la vie, et pour qui le bonheur tend à disparaitre dans un monde de machines et cela au détriment de la spiritualité, de la transcendance. Comme Malaparte d’ailleurs, Bernanos revendique volontiers la critique de la modernité comme intrinsèque au patriotisme ; parce qu’elle est irrationnelle, et revêt donc une certaine mystique, la patrie est par nature opposée à la modernité, et donc à la Technique. Cette technique qui transforme les citoyens en masse, incapables de penser par eux-mêmes, et qui se charge de les fournir en besoins hédonistiques qui fait que « N’importe quel voyou, entre ses dynamos et ses piles, coiffé du casque écouteur, prétendra faussement être à lui-même son propre passé, et nos arrière-petits-fils risquent d’y perdre jusqu’à leurs aïeux. » La patrie, en tant qu’héritage indivis, est vouée à la disparition par une civilisation des machines dont les robots se plairaient à se croire auto-engendrés, dépourvus de tout lien avec le passé et dont l’histoire serait celle d’une académie des sciences.

Les choses sont sur ce point assez claires pour Bernanos : ceux qui se disent sérieux et responsables en se parant des oripeaux du progrès, de la paix, de la démocratie, sont ceux qui ont conduit et reconduiront la France à sa faillite, et par faillite, il entend aussi bien une faillite structurelle que spirituelle. S’il n’a pas de mots assez durs pour cette « démocratie bourgeoise [qui] n’a pas libéré le pauvre, elle l’a corrompu, elle ne l’a enrichi qu’en le corrompant, elle l’a enrichi de sa propre corruption » ou pour juger les « générations faillies » dont l’important n’est pas de les observer « lorsque leurs divers éléments s’opposent, mais lorsqu’ils s’accordent », c’est-à-dire « en deux circonstances capitales : Munich, l’Armistice. » Ces générations faillies font intégralement partie de la civilisation des machines que la Technique met en œuvre ; elles méprisent tout ce qui touche au sacré, se reposent sur « un dégoûtant empirisme » dont le seul but est de faire du provisoire, et dont la patrie n’est plus qu’un ornement gênant qu’il conviendrait de liquider au plus vite. Bernanos voit en la démocratie le cadre idéal pour que la Technique s’épanouisse, et l’appareil d’État un outil mis à son service. Bernanos se démarque sur ce point précis qu’il distingue, oppose même dans une certaine mesure, l’État et la patrie au sens où le premier est instrumentalisé par les forces techniciennes pour anéantir la seconde. Sans être dupe pour autant, ni plonger dans le poujadisme de bas étage, il remarque consciemment que « ce n’est pas l’État qu’ils renforcent, c’est l’administration, qui deviendra bientôt cette équipe de techniciens tout-puissants, incontrôlables, irresponsables, instrument nécessaire de la prochaine, de la très prochaine dictature universelle. » Or, pour Bernanos, « Il n’est d’État que dans un pays libre », entant un pays libre comme « un pays qui compte une certaine proportion d’hommes libres. » Et c’est ici une obsession qui traverse Bernanos à la fin de sa vie : la proportion diminuant d’hommes libres qu’il faut à tout prix revivifier. Si pour Bernanos, « aucun chef digne de ce nom n’a jamais souhaité diriger un peuple de subalternes ; ce sont là des rêveries de pions ou de dévotes, on ne s’appuie que sur qui résiste », c’est parce que la résistance est propre aux hommes libres », nous avertissant que « Nous avons raté la guerre, nous pouvons rater la paix », il est inquiet et obsédé par « ce qu’il ne faut rater à aucun prix, coûte que coûte, ce sont les hommes libres de demain, c’est la prochaine génération d’hommes libres. »

Ce sont les hommes libres qui, pour Bernanos, devront incarner le salut de la patrie, sa libération véritable contre ceux qui gargarisent la bureaucratie de règles techniciennes contribuant à l’érection de cette « civilisation inhumaine qui ne saurait s’établir que grâce à une vaste, à une immense, à une universelle stérilisation des valeurs de la vie. » Cette stérilisation des valeurs de la vie, elle commence par la liberté, la spiritualité – la mystique en somme –, qui sont des valeurs inhérentes à la patrie. Puisque « nous avons libéré l’État, mais la libération de la patrie n’est pas achevée, on se demande si elle est seulement commencée », préparer la prochaine génération d’hommes libres pour Bernanos revient non seulement à insuffler l’amour de la patrie, mais surtout l’amour de la liberté – qu’il ne peut dissocier du premier – et, ce faisant, résister à la Technique et à ses avatars. Voilà pourquoi Bernanos nous dit qu’« Aujourd’hui comme hier, la patrie dit à nous tous et à chacun de nous, à l’oreille de chacun de nous : « Délivre-moi ou venge-moi. »

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