L’épopée française de Romain Gary

Le 12 novembre 1970, parmi les personnes qui défilent au cimetière de Colombey-les-Deux-églises pour saluer la tombe du général de Gaulle, il en est une qui se distingue. Un homme porte une veste d’aviateur, ornée de médailles, quand les autres sont en complet sombre. Il exécute un salut militaire furtif en passant devant le caveau, les autres se signent puis se recueillent un instant. Il repart d’un pas décidé, les autres suivent doucement. Intégralement filmées par la télévision française, les obsèques de Charles de Gaulle ont réuni, à Colombey ou à Notre-Dame de Paris, une foule de sommités venues rendre hommage à la mémoire du grand homme. Parmi elles, il y a Roman Kacew dit Romain Gary, écrivain français à succès et ancien résistant, l’homme qui détonne dans ce petit cimetière de Haute-Marne.

Entre ses nombreux noms, d’état civil ou d’emprunt, sa biographie incertaine, les multiples vies qu’il a menées et les différentes facettes de son œuvre, l’homme est réputé fantasque et complexe, insaisissable pour qui compare ses dires et ceux de ses biographes. Roman Kacew est Romain Gary et Émile Ajar. Il est aussi Fosco Sinibaldi et Shatan Bogat, ses autres noms de plume. Il est né russe ou polonais, à Moscou ou à Wilno (l’actuelle Vilnius), d’une mère comédienne ou vendeuse de chapeaux et d’un père inconnu ou icône du cinéma russe. Il se dit « tatar », sa langue maternelle est le yiddish, le polonais, le russe ou le français. Sa mère, comme le raconte La Promesse de l’aube, le veut en héros, en général, en ambassadeur de France ou en « titan de la littérature française ». Il sera aviateur, résistant, diplomate, cinéaste, écrivain. Dans Chien blanc, publié en 1970, il ironise sur ce parcours guidé par les rêves maternels : « c’est terrible, l’émigration. Ça vous rend consul général de France, prix Goncourt, patriote décoré, gaulliste, porte-parole de la délégation française aux Nations Unies. »

En 1978, Romain Gary rapporte à Jacques Chancel avoir un jour expliqué à De Gaulle, « à propos de [ses] nationalités et de [ses] errances », qu’il est comme le caméléon « qui devient rouge quand on le met sur le rouge, bleu quand on le met sur le bleu, vert quand on le met sur le vert, etc. Et puis on le met sur un tapis écossais et le caméléon devient fou. » Pour conclure ainsi : « Moi je ne suis pas devenu fou, je suis devenu écrivain ». Un écrivain polyglotte, d’origine mystérieuse, de parcours sinueux, d’identité incertaine sinon conflictuelle qui, dans ses romans comme dans son rapport à lui-même, privilégie le vraisemblable au vrai. Volontiers affabulateur, il romance sa propre vie, affirme puis contredit la plupart de ses traits biographiques.  « Le bonheur, c’est se débarrasser de soi » confie-t-il en 1969 à André Bourin. Gary multiplie donc les masques, change de peaux jusqu’à épuiser ses possibilités de métamorphose : « je tends à changer maintenant beaucoup plus de costumes que de peaux, et je me demande si ce n’est pas la forme d’une certaine résignation devant le fait qu’il me reste extrêmement peu de peaux que je pourrais adopter ». Mais il est un aspect de sa vie, un trait de son identité qu’il ne cache pas, sur lequel il ne revient pas et qu’il revendique même : il se dit « insolemment français ». En ce jour de novembre 1970, au cimetière de Colombey, c’est donc le « vrai » Romain Gary, à savoir Roman Kacew, qui salue la mémoire de « l’homme qui fut la France ».

Le rapport à la France qu’entretient Romain Gary s’incarne en De Gaulle. Au-delà des liens que les deux hommes ont pu entretenir au long de leurs vies, c’est d’abord l’idéal porté par le général jusqu’à l’incarnation qui fascine l’écrivain. Gary admire ce « rêveur réaliste » et son idée fixe, la grandeur de la France, qui l’amène à combattre les défaitistes, défier les sceptiques pour enfin rallier un peuple à son rêve. Cette figure du rêveur réaliste est d’ailleurs un fil rouge de son œuvre romanesque : elle lie entre eux nombre de ses personnages les plus forts, de Morel dans Les Racines du ciel (1956) à Ambroise Fleury dans Les Cerfs-volants (1980). L’un vient en secours des éléphants d’Afrique, menacés par la chasse et les rivalités humaines. Il sillonne l’Afrique Équatoriale française, pétitionne, porté par l’espoir exalté de préserver ces animaux majestueux, immenses et fragiles, figures de liberté. L’autre, surnommé « le facteur timbré », est « un homme mûr ayant su conserver en lui cette part de naïveté qui ne devient sagesse que lorsqu’elle vieillit mal ». Imperturbable, il fabrique et fait voler, dans le ciel d’une France en guerre, des cerfs-volants, images de liberté. Aux deux extrémités temporelles de l’œuvre de Romain Gary, ces deux personnages font écho au mythe gaullien.

 

L’œuvre du romancier décline cette figure du héros français, idéaliste et chevaleresque, épris de grandeur et accablé d’espoir. « Tout n’est pas encore salopé, exterminé, gâché », dit Morel pour expliquer son entreprise. Une figure qui renvoie non seulement à l’image que De Gaulle s’est forgée dans l’histoire, notamment par ses écrits, mais aussi à celle qu’a projeté la France sur la scène internationale sous sa présidence, à travers la politique de grandeur et d’indépendance. « Nous sommes les petits qui ne se laissent pas avoir par les grands » : cette phrase du général, rapportée par Malraux dans Les Chênes qu’on abat, pourrait être garyenne. C’est d’ailleurs dans la diplomatie que Roman Kacew poursuivra après-guerre son engagement pour le pays. Il entre au Quai d’Orsay en 1945, sous le gouvernement provisoire de la République française, par le cadre latéral, voie par laquelle Georges Bidault fut chargé par Charles de Gaulle de recruter des intellectuels résistants pour servir la diplomatie française. Repéré et protégé par Henri Hoppenot, ambassadeur de France en Suisse puis représentant permanent de la France aux Nations Unies, Romain Gary suit le diplomate de Berne à New-York, où il est en poste de 1952 à 1954. Sa carrière diplomatique atteint son faîte aux États-Unis quand il est nommé, en 1956, consul général de France à Los Angeles. Il reste en poste en Californie encore deux ans après le retour au pouvoir du général, avant de se mettre en disponibilité en 1961 pour reprendre l’écriture. Il aura ainsi, de 1945 au début des années 1960, commencé et terminé sa carrière de diplomate sous De Gaulle.

L’Amérique des années 1960 offre à Romain Gary un cadre propice pour revenir à l’écriture. Il y trouve la distance et l’espace utiles au regard de l’écrivain qui observe l’époque, l’Amérique de Lyndon Johnson ou la France gaullienne. Utiles également au chroniqueur qu’il devient, pour expliquer cette France aux Américains, perplexes ou hostiles envers cet universalisme français, concurrent du leur, que De Gaulle s’emploie à restaurer. Outre son œuvre romanesque, Gary écrit ainsi pour le magazine d’information Life Magazine plusieurs papiers qui chroniquent les grands événements des années gaulliennes. En décembre 1958, il écrit L’homme qui connut la solitude pour sauver la France, où il explique le retour du général au pouvoir, le conflit entre liberté et autorité, progrès et stabilité auquel entend répondre la nouvelle constitution, le sens historique qui entoure l’action de De Gaulle depuis 1940. Puis, du putsch des généraux en 1961 au référendum de 1969, il présente et analyse outre-atlantique l’actualité française, démontre la cohérence et l’intérêt des choix faits à Paris. La critique de la guerre du Viet-Nam, le retrait du commandement intégré de l’OTAN ; Gary défend, auprès de ses lecteurs américains, les grands principes qui guident la diplomatie française et animent ses romans : « Rien de ce qui est humain ne nous est étranger. C’est ce qu’on appelle la vocation universelle de la France », écrit-il par ailleurs dans Chien Blanc.

Pour autant, Romain Gary n’hésite pas à exprimer dans ses articles son incompréhension voire son amertume envers les Français, particulièrement à la suite des résultats du référendum de 1969 : « Ils ont pris le temps de se regarder en face et, s’étant bien regardés, ont décidé que De Gaulle ne serait plus leur chef. On ne peut qu’admirer cette manifestation tardive d’humilité ». La retraite de De Gaulle à Colombey, inévitablement consacrée à l’écriture, trouve sous la plume de Romain Gary un écho naturel avec l’histoire et l’identité du pays : « En tant que nation, la France ne se sent jamais tout à fait elle-même quand ses dirigeants politiques ne sont pas au même titre ses chefs spirituels. Cette nation – qui se présente surtout comme le berceau du rationalisme – est en fait toujours à la recherche de quelqu’un qui parlerait à son âme. Il n’existe pas d’autre raison au rôle remarquable qu’ont joué dans l’histoire, dans la politique et dans la vie de la nation, les poètes, les philosophes et les écrivains », écrit-il dans Life Magazine en 1958.

Romain Gary partage ainsi une conception vivante, personnifiée de la nation. « La princesse des contes ou la madone aux fresques des murs » décrite en incipit des Mémoires de guerre du général se retrouve chez lui sous les traits d’une grande dame qu’il n’hésite pas à comparer à Virginie, l’héroïne du roman de Bernardin de Saint-Pierre. Allégorie de la vertu, la France est sous la plume de Romain Gary un modèle, à son propre détriment parfois. « Tu sais quelle est la tragédie de la France ? C’est que c’est un pays qui a eu une influence énorme dans le monde entier… La France a eu tellement d’influence qu’il ne lui en est plus resté pour elle-même. Elle s’est dilapidée en influences », déclare son alter ego Jacques Rainier, le protagoniste du roman Au-delà de cette limite votre ticket n’est plus valable (1975).

La vie des deux hommes est donc liée en premier lieu par le patriotisme. Le 12 novembre 1970, dans sa veste de capitaine d’aviation, ornée des médailles de commandeur de la Légion d’Honneur, de compagnon de la Libération et de la Croix de guerre de 1939-1945, Romain Gary clôt un chapitre de son existence. Son œuvre prendra dès lors un second souffle avec l’épopée littéraire signée Émile Ajar. Les années 1970 marque en effet le renouveau littéraire de Roman Kacew avec cette mystification qui, de Gros-câlin en 1971 à L’Angoisse du roi Salomon en 1979 en passant par La vie devant soi, prix Goncourt 1975, l’amène à revivre, caché derrière le mystère qui entoure Ajar, la saga du succès passé de Romain Gary. Avec la mort de De Gaulle, le romancier idéaliste devient un auteur plus sombre, qui renoue avec l’héritage juif de l’homme né en 1914 dans l’empire russe. Sa mue littéraire est permise ou imposée par la disparition du général. « Légitime défense » dira-t-il pour expliquer ce nouvel élan sous pseudonyme. Sa propre mort aura lieu dix ans plus tard, le 2 décembre 1980. D’une balle dans la bouche, Romain Gary termine sa vie comme le point achève un roman.

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