Charles Baudelaire, sensiblement français

Que l’on ne s’attende pas à trouver chez Baudelaire de grande déclaration d’amour à la patrie. S’il l’a aimée, comme toute chose qu’il a aimée, il en a souffert.

La seule fois où Baudelaire affirme expressément qu’il est patriote, il ajoute qu’il ne l’est « pas exclusivement », pour se justifier non sans ironie de saluer cordialement un anglais. Qu’importe ? puisque c’est dans l’intensité des sentiments de ce monument fragile que se cache l’étincelle qui allume le cœur patriote. « Ne méprisez la sensibilité de personne. La sensibilité de chacun, c’est son génie. » C’est certainement cette morale universelle, bannière des romantiques, qui a motivé les invectives des « classiques » autoproclamés, des partisans obtus de l’action, de la raison et de la conviction. Or de ces « animaux détraqués », comme disait Maurras qui les haïssait, Charles Baudelaire est sans conteste le prince.

Mais si Baudelaire est un français remarquable, un français ardent, ce n’est certainement pas parce qu’il est politique ou engagé. Il ne l’est pas, il se dérobe, se refuse à sa nature de citoyen. Il ne vit pas parmi les hommes, immondes, il ne connaît pas les basses considérations du quotidien, de l’immédiat. Pas non plus les grandes questions de demain, la préoccupation de l’avancée, du faux progrès. Son souci n’est pas là. Il ne connaît qu’un présent qu’il ne goûte pas, une modernité dévastatrice. Dans son affliction, son génie exalte un sentiment amoureux des choses qui l’entourent telles qu’elles devraient être, ainsi en va-t-il, aussi, de la France. Il faut rendre justice à ce Baudelaire si français qui dans le creux de ses blessures a fait germer des lauriers qu’il appartient au patriote conséquent de récolter.

L’élite au milieu du mal

Le dandysme véritable, dont Charles Baudelaire est le plus digne représentant de France, est une philosophie élitiste. Baudelaire est aristocratique. « Il n’y a de gouvernement raisonnable et assuré que l’aristocratique. Monarchie ou république basée sur la démocratie sont également absurdes et faibles. » Car la masse est profane, vile et laide. Ses aspirations ne sont pas élevées, tournées vers l’absolu, le divin, l’éternel, le puissant. Il y a chez elle une sorte d’inconscience, d’ignorance des grandes choses qui font une grande civilisation dans l’histoire, car « il n’existe que trois êtres respectables : le prêtre, le guerrier, le poète. Savoir, tuer et créer. »

Baudelaire est authentiquement réactionnaire en ce que tout ce qu’il admire est révolu, en ce qu’il exprime le besoin urgent d’une âme à l’heure où toutes les choses de l’esprit s’amenuisent au profit du concret, du quotidien et du matériel. La politique comme art de la gestion, et par là de l’asservissement, exècre nécessairement celui qui n’a jamais quitté le terrain vierge de l’enfance qu’est celui de l’imagination. Devenir adulte, citoyen, responsable, c’est sombrer. Impliquer le peuple dans les basses décisions de l’immédiat, en exclure Dieu et les choses de l’esprit, c’est un génocide. Pour parler de politique, Baudelaire parle d’amour : « Enfin il se trouva un impudent utopiste qui affirma que le plus grand plaisir de l’amour était de former des citoyens pour la patrie. Moi, je dis : la volupté unique et suprême de l’amour gît dans la certitude de faire le mal. — Et l’homme et la femme savent de naissance que dans le mal se trouve toute volupté. »

Charles Baudelaire se fiche de la conviction, de l’échiquier et des manœuvres politiques puisque la démocratie se joue à l’horizontal. Or c’est l’élévation, la verticalité, qui est son souci véritable. Lorsqu’il chante le mal, la mort — son espérance —, le laid, on ne se trompe pas en affirmant qu’il appelle à la vertu, à la vie, à la beauté. Mais mieux encore, il les crée, les cultive, les fait fleurir sur le fumier du mal. Il en va de même de son mépris pour son temps, ses contemporains, la décadence de la France. Déchaîner le mal, dégénérer encore un peu plus ce qui l’est déjà, détraquer tout ce qui peut l’être ! Voilà avec quelle violence destructrice et créatrice s’exprime la prostitution suprême et sublime de l’amour meurtrissant. Pour le salut de la France ? Non ! Rhétorique politicienne ! Pour « être un grand homme et un Saint pour soi-même. » Ce n’est que vu d’ici, de notre temps, que Baudelaire apparaît si important pour l’âme française.

Chez Baudelaire, la larme ensemence. De le voir pleurer sur le sort de la France, le sort maléfique que lui a lancé la modernité, c’est déjà pour nous la certitude que tout n’est pas perdu pour demain, que la salut n’est pas exclu. C’est là qu’il faut remercier le poète d’oser déverser son torrent de larmes et de souffrances, de les sublimer dans la violence ou la tendresse, car ainsi se fit-il prophète et héros, résistant à la marche du temps, martyr inspirant. S’il s’est sacrifié sur l’autel de son œuvre, son lecteur trouvera quant à lui, dans la vibrante émotion procurée, l’énergie qui lui manquait pour être audacieux, plus véritablement, plus profondément amoureux, plus emporté. Même dans le drame.

Car le combat du Bien et du Mal dans l’histoire est son seul souci politique. Or il ne peut voir dans son temps que le règne du mauvais, dont il fait son inspiration géniale. « MOI, quand je consens à être républicain, je fais le mal, le sachant. Oui ! Vive la Révolution ! toujours ! quand même ! Mais moi, je suis pas dupe ! je n’ai jamais été dupe ! Je dis Vive la Révolution ! comme je dirais : Vive la Destruction ! Vive l’Expiation ! Vive le Châtiment ! Vive la Mort ! Non seulement, je serais heureux d’être victime, mais je ne haïrais pas d’être bourreau, — pour sentir la Révolution des deux manières ! Nous avons tous l’esprit républicain dans les veines, comme la vérole dans les os. Nous sommes Démocratisés et Syphilisés. » Haïr la République et la Révolution, c’est pour Baudelaire attaquer l’illusion du progrès, cette grande subversion qui délaisse les considérations morales pour ne voir d’avancée que dans la technique et le confort, dont il jouit pourtant avec délectation, mais avec la certitude malsaine qu’un tel embourgeoisement est une intolérable souillure.

C’est à Joseph de Maistre que Baudelaire doit sa mystique et sa conscience douloureuse de la condition dégradée de l’homme. « Théorie de la vraie civilisation. Elle n’est pas dans le gaz, ni dans la vapeur, ni dans les tables tournantes, elle est dans la diminution des traces du péché originel. » Son seul, son véritable legs politique est là, tout entier, dans cette proposition. Baudelaire avait le sens du déclin et le goût de la déchéance. Mais au moins lui a-t-il donné une tenue, une allure, une forme. C’était une curieuse façon de lutter contre la dissolution totale tout en lui donnant des gages. C’est là que Baudelaire est prophète de malheur et prêtre d’un culte dangereux, en même temps qu’il est passeur d’une mystique salutaire. Baudelaire constate la déchéance et y prend part, mais pour en faire une gloire, un motif de fierté, dans l’élévation au plus haut de son art.

L’exil, pour quoi faire ?

Le poète donne parfois le sentiment d’être ou de se vouloir être apatride. Comme pour dire au creux de sa détestable condition qu’il n’est « pas de ce monde ». Revendiquer l’apatridie par amour de la France ? En tout cas se proclamer étranger pour ne pas être mêlé à une boue indigne. Être ailleurs à chaque instant, et n’être jamais sérieux au milieu des gens, ne pas se laisser berner par l’esprit du temps. Quand il monte sur les barricades en 1848, Baudelaire n’est pas plus politique qu’à n’importe quel autre moment de son existence : enfiévré, sans doute, il se rit pourtant de la farce qui se joue. « 1848 ne fut charmant que par l’excès même du Ridicule » écrit-il. Qu’il y ait risqué sa vie n’y change rien.

Mais alors, quand Baudelaire est-il français, remarquablement français ? A chaque instant. On pourrait croire que cet effort de soustraction aux exigences du monde, au souci naturel de la politique, fait de lui l’archétype du romantique abstrait, du pur esprit errant par-delà les nations. C’est peut-être en partie le cas, mais son oeuvre est française, sa langue est française, son âme est française. Baudelaire ne vibre d’aucune autre nation : la Belgique lui fait horreur (la chose est connue) ; il redoute l’américanisation ; il est revenu de ses voyages de jeunesse avec la seule conviction de n’y avoir rien trouvé d’autre que le dégoût de la condition humaine dans son acception la plus universelle, avec les fastes exotiques pour seule mais néanmoins salutaire consolation. « Faut-il partir ? rester ? Si tu peux rester, reste », adresse-t-il enfin au lecteur repu des Fleurs du mal. Car le voyage, où s’épuisent nombre de nos contemporains, n’apporte aucune autre consolation véritable que celles d’ici, de chez soi, des choses familières, de cet endroit où nous sommes nés comme une nécessité. Le sentiment de l’exil permanent n’aura pas eu raison de sa constitution de français. Voilà une fatalité, un fardeau, un sacerdoce qu’il a porté haut.

Son malaise est peut-être humain plus que spécifiquement français, mais c’est en français qu’il l’exprime et le sublime, en vers ou en prose, et plus encore dans les fragments de Mon cœur mis à nu et dans ses Fusées. Il y affirme que « le Français est un animal de basse-cour, si bien domestiqué qu’il n’ose franchir aucune palissade. » Certes. Mais on peut ici remplacer « Français » par « contemporain », car il ne fait aucun doute que Baudelaire est un poète français tout à fait conscient d’être l’héritier turbulent de la noble race des poètes Français, de Villon et d’Hugo, de ceux qui franchissent les palissades.

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